Charles Profizi, au fil du temps...

Oraison funèbre prononcée par le Docteur Claude Arfi
le 28 septembre 2015 en la Cathédrale de Toulon

 

Monsieur Le Sénateur Maire de Toulon
Mesdames, Messieurs,

Nous voici tous réunis autour du cercueil de notre cher ami, le Docteur Charles PROFIZI, et je crois pouvoir dire que c'est une grande famille qui se rassemble aujourd'hui pour apporter son soutien et son réconfort à son épouse et à tous ses êtres chers.

Il est douloureux de s'adresser à celui qui ne peut plus entendre, alors que l'on veut exprimer tant de sentiments profonds où se mêlent l'amour des proches, et la fraternelle et affectueuse amitié de tous les autres.

Pourquoi ai-je le grand honneur de parler devant vous de la vie de Charles PROFIZI ? C'était le 18 mars 2015, après un repas chaleureux et amical dont Charles et Nérina avaient le secret, que Charles me pria de l'écouter : « Dans 2 mois, m'a-t-il dit, je vais avoir 100 ans, ma tension artérielle me donne quelques soucis, et je me prépare à rejoindre mes ancêtres : aussi, je souhaiterais que vous fassiez mon oraison funèbre, en tant qu'ami, confrère et passionné d'Histoire de France ». Après un moment d'hésitation dû à l'émotion que suscitait une telle demande, j'ai accepté de rendre hommage à la vie et l’œuvre de Charles Profizi, qui s'inscrit dans la glorieuse histoire de notre pays, et aussi dans les plus nobles souvenirs de la ville de Toulon, qu'il a si hautement illustrée.

Parler de Charles PROFIZI, c'est tout d'abord parler de l'Homme, intelligent, sensible et érudit, attirant dès le premier abord la sympathie, l'amitié et le dévouement. Et Charles savait lui-même prodiguer une amitié fidèle et sincère, comme l'y prédisposait la tradition de son berceau familial, en Corse, « cette île merveilleuse enveloppée de vent, de vagues et d'étoiles », et notamment à CONCA, à 20km au nord de Porto Vecchio.

Charles PROFIZI est né le 3 Mai 1915 à Jarnioux, petite commune du Beaujolais dans le Rhône, pendant la lève guerre mondiale, 5 jours avant que son père, le Sous-Lieutenant Pierre Paul Profizi, ne fut très grièvement blessé à la Bataille des Dardanelles.

Charles a 24 ans lorsque débute la seconde guerre mondiale. Mobilisé dès septembre 1939, il participe à la Campagne de France en tant que médecin auxiliaire. Fait prisonnier de guerre le 25 juin 1940, il est dirigé vers l'OFLAG VI D en Allemagne. Rapatrié sanitaire en Février 1941, il n'accepte pas l'Armistice, et alors qu'il aurait pu terminer ses études de Médecine puisqu'il était interne à l'Hôpital St Joseph de Lyon, il veut continuer la lutte pour la libération de la France, et entre en résistance le 3 Novembre 1942, sous l'autorité du Commandant René Cogny, futur chef d'état major du maquis du Recoin de Chamrousse. Il devient alors membre de l'ORA (organisation de la résistance armée). Il est cofondateur avec le Commandant Cogny des 2 Maquis du Vercors : le C3 et le C5. Il restera dans le Maquis de Chamrousse jusqu'à la dispersion de ce dernier, fin avril 1943, suite à la désertion suspecte de 3 maquisards.

En attendant la réapparition de Cogny, il passe sa thèse de Docteur en Médecine en juin
1943 à Lyon. C'est avec une profonde douleur qu'il apprend l'arrestation par la Gestapo
du Commandant Cogny, le 23/10/43, et sa déportation à Buchenwald. ( Plus tard Charles s'intéressera à la carrière de ce grand soldat, devenu Général de Corps d'Armée, qui s'illustra à bien Bien Phu, puis perdit la vie le 11/09/68 dans la catastrophe aérienne de la Caravelle Marseille - Calvi , au large de Nice).

Son diplôme en poche, Charles exercera sa profession de médecin en tant que combattant des FFI. Soignant successivement maquisards et prisonniers allemands, il participera à l'exemption du STO de plusieurs jeunes français en leur délivrant des certificats de complaisance.

De décembre 43 à septembre 44, Charles fait des remplacements  de médecin généraliste à Morez, dans le Jura, travaillant avec les moyens du bord, opérant sans l'aide d'antibiotiques, se déplaçant à pieds, à vélo ou à skis, dormant chez l'habitant, partageant avec ses patients leur maigre nourriture. C'est à cette occasion qu'il se rebella lorsqu'il fut réveillé en pleine nuit par une brave dame qui souffrait d'une indigestion due à un civet de lapin, alors que la population française mourrait de faim !

Le 18 Août 1944, Charles est arrêté par les Allemands avec 11 autres otages suite à une attaque des FFI. Il pense alors que sa dernière heure est arrivée, mais l'officier allemand, s'apercevant que Charles Profizi, obéissant au serment d'Hippocrate, a aussi soigné des blessés allemands, le relâche ainsi que les autres otages (Ces derniers, malheureusement, seront rattrapés 3 jours plus tard et fusillés).

Progressivement, la France est libérée, il quitte le Jura pour s'engager volontaire dans la lère Armée du Général Delattre de Tassigny, en décembre 44, et effectue la Campagne d'Alsace, allant jusqu'en Allemagne. Ce n'est que le 1' Octobre 1945 qu'il est démobilisé.

« Lorsque des hommes que rien n'oblige à se battre, décident de risquer leur vie pour une cause qui leur est chère, alors ce sont là d'authentiques héros ». Charles PROFIZI en fut un, il reçut pour cela :

  • La Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur
  • La Croix de l'Ordre National du Mérite
  • La Croix de guerre 1939-40
  • La Croix de guerre 39-45
  • La Croix du combattant volontaire
  • Et la Médaille de la Reconnaissance Nationale.

Revenu à la vie civile en 1945, il s'installe pendant 9 ans à Toulon Mourillon comme médecin généraliste, puis il passe son diplôme de spécialité d'Ophtalmologie et s'installe en centre ville. Il s'implique alors dans la vie associative toulonnaise, il est tour à tour :

  • Vice-Président Fondateur de l'Association Rhin et Danube en 1946, dont il assure la présidence de 1949 à 1953
  • Vice Président de l'Association des anciens combattants volontaires de Toulon
  • Président Fondateur du Tennis Club du Littoral à Toulon en 1952
  • Vice Président Fondateur de la Société des Régates de Toulon en 1958, où il organise entre autres en 1966 le « Championnat des Stars ».

Humaniste et engagé dans l'humanitaire,

  • il est ancien Président du Lion's International Toulon Doyen
    • Formateur médical bénévole auprès des infirmières de la Croix Rouge de Toulon pendant 3 ans
    • Il a fait plusieurs missions humanitaires dans différents sites en Centre Afrique en 1989
    • Il a fait avec son épouse Nérina une mission humanitaire à Madagascar, au cours de laquelle ont été récupérés 20 tonnes de matériel médical dans divers hôpitaux de Toulon, La Seyne, Marseille et transportés par la marine nationale de Toulon à l'hôpital Diego Suarez.

Epris de culture, de peinture, et de musique, il a été

  • Président Fondateur de l'Association pour le Musée de Toulon (1981), qu'il a enrichi de toiles importantes d'art contemporain
  • Conseiller technique pour la création du Fonds Régional de l'Art contemporain en Corse (1986)
  • Son esprit de curiosité et l'empathie qu'il dégageait l'ont amené à fréquenter les grands noms de la chanson française : (Charles Aznavour, Léo Ferré, Fernand Bonifay, Henri Genès et les Coquatrix.) et les grandes vedettes de cinéma de l'époque : Daniel Gelin, Micheline Presle, Sophia Loren et bien d'autres.
  • Je terminerai par cette passion qui l'a habité jusqu'au bout, je veux parler de la photographie par la technique dite de solarisation couleur, dont il est passé maître : ses œuvres ont été exposées en différents lieux prestigieux et couronnées d'éloges notamment à Arles et à l'Olympia de Paris.

Enfin, passionné d'histoire, il a écrit une bibliographie importante sur les rapports conflictuels entre Napoléon Bonaparte et les Papes Pie VI et Pie VII.

En Septembre 2000, invité par le centre historique bénédictin italien, à l'occasion du bicentenaire de l'élection du pape Pie VII, il a fait une conférence remarquable en la basilique San Giorgio Maggiore à Venise sur « l'exil du pape Pie VII à Fontainebleau de juin 1812 à janvier 1814 » .

Nous voici arrivés mon cher Charles, à la fin de votre vie : un siècle d'existence, ce n'est pas donné à tout le monde !

Comme il est dit « Dieu n'a pas accordé à tous les hommes de vivre noblement », mais vous, cher Charles, vous avez eu ce privilège, qui demeurera présent dans nos mémoires et deviendra un précieux souvenir.

A Nérina, votre épouse bien aimée, je voudrais dire « Il ne faut pas pleurer pour ce qui n'est plus, mais être heureux pour ce qui a été ».

On comprendra à cet instant que je m'efforce de sortir de moi-même pour ne pas céder à l'émotion, mais je me laisserai aller au fil des souvenirs, ces souvenirs qui assurent la pérennité des choses et des êtres.

Mon cher Charles, je vous ai connu en 1974, et depuis, l'élan de sympathie qui m'a attiré vers vous ne s'est jamais démenti. Peu à peu j'ai découvert votre passé de médecin dans la guerre qui ressemblait tant à celui de mon père, médecin aussi, né comme vous en 1915, et dernièrement même, j'apprenais la participation commune de votre père et de mon grand-père à la bataille des Dardanelles.

Mais cette connaissance, cette découverte, cette amitié profonde, c'est à Nérina que nous la devons, aux liens très forts qui se sont tissés et qui ne se sont jamais démentis, entre elle et mon épouse qui, jeune étudiante à la faculté de médecine et de pharmacie de Marseille, a eu la chance d'être guidée et soutenue par l'enseignante généreuse et sensible qu'était Nérina.

Je ne peux terminer cet hommage sans rappeler ce que vous écriviez dans vos mémoires, en 1995, 50 ans après la fin de la guerre

« J'ai été élevé dans un certain esprit de dignité et d'honneur, par une famille et par des maîtres qui m'ont transmis le sens du devoir, des valeurs. La France et la patrie étaient des mots majeurs. J'étais capable d'offrir ma vie pour la patrie et pour sauvegarder le droit et la liberté » Et vous ajoutiez : « J'ai cependant une légère amertume, car les mots France et Patrie semblent désormais remplacés par citoyenneté et valeurs républicaines ».

Malgré toutes les difficultés endurées, vous êtes resté fidèles aux valeurs transmises par votre père, le sous lieutenant Pierre Paul Profizi, survivant du Ravin de la mort aux Dardanelles, qui lui ont valu d'être fait Commandeur de la Légion d'Honneur, et d'obtenir la Croix de Guerre 1914-1915. C'est en son souvenir que vous étiez, jusqu'à ce jour, membre de l'Association Nationale « Gallipoli » pour le souvenir des Dardanelles qui regroupe enfants, petits-enfants et parents des soldats de l'expédition franco-britannique de 1915.

Mon cher Charles, je terminerai avec la vocation qui vous a animé toute votre vie : la médecine, et plus particulièrement l'ophtalmologie. « L'œil étant le miroir de l'âme », combien d'âmes avez-vous sondé, et combien de cœurs ? Car vous faisiez partie de cette catégorie de médecins qui traitaient les patients dans leur globalité. Vous leur avez donné la puissance de votre effort, la générosité de votre cœur, et cette lumière de la tradition clinique française qui est faite de bon sens, d'amour du malade, et de simplicité.

Puisse votre souvenir servir d'exemple à tous ceux qui, comme vous, vont au bout de leurs devoirs, sans risque de reniement, et qui, à force de courage, d'audace et d'abnégation, atteignent les sommets de la gloire.

Ce sera votre dernière et grande victoire !