Charles Profizi, au fil du temps...

AU  MAQUIS  DU  RECOIN  DE  CHAMROUSSE   Isère

4 novembre 1942 – 23 avril 1943

 

En septembre 1942, j'ai sollicité un poste d’interne en médecine à l'hôpital de Casablanca. Mon dessein réel était, par ce biais, de me rendre en Afrique du nord pour, ensuite, rejoindre une unité combattante en Angleterre. Je pensais en particulier à Félix-Eboué, Gouverneur de l'Oubangui-Chari (actuellement Centre- Afrique) que connaissaient bien mes parents. J'ajoute que je suis le parrain par procuration de leur fils Charles Éboué, qui a été baptisé à Bambari où se trouvaient mes parents.   

Une réponse favorable m'est rapidement parvenue Les billets accompagnaient la réponse sur le « Ville d'Alger » ou peut être « Ville d’Oran » en partance vers le 12 novembre pour Casablanca.

Je terminais mes études de médecine à Lyon et  je logeais rue Victor Hugo chez des particuliers. Une étudiante terminait ses études à l’école dentaire, Mademoiselle Thérèse X (je ne me rappelle pas son nom de famille),  fiancée au docteur Marion à Chalamond (Ain) y occupait une chambre. Nous avions souvent échangé quelques paroles. Mlle Thérèse X avait eu l’occasion et l’idée de me présenter en automne 1942, au commandant Cogny dans un café près de la gare Perrache. Par amusement peut être?  Nous avions en effet  une propriété à Cogny en Beaujolais ! Plutôt par intuition je crois !car elle avait subodoré que je n’étais pas collaborateur. Cogny m'a fait  comprendre à demi-mots au cours de la conversation, qu'il n'acceptait pas facilement l’occupation allemande. Cogny appartenait à la petite armée d’armistice de moins de 800 000 hommes autorisée par l’Allemagne. Il était chef d'escadron au 2eme Régiment d'Artillerie de Montagne de Grenoble. En nous séparant, il me glissait quelque chose comme : « si un jour vous avez envie de prendre l’air, venez au Recoin. » (Le Recoin de Chamrousse était le lieu d’entraînement de la section d’éclaireurs skieurs du 2e Régiment d’Artillerie de Montagne).

Groupe Cogny au maquis de Chamrousse Jura

Les derniers jours d’octobre le « Ville d'Alger » ou « Ville d’Oran » en provenance d'Afrique du Nord est arraisonné et capturé par les allemands au large de Marseille. Mes plans s’effondraient donc.

A ce moment, je n’étais pas militaire. J’avais été rapatrié sanitaire de l’OFLAG VI D de Munster en Allemagne où j’étais prisonnier de guerre. Je terminais ma médecine, et j’étais interne à l'hôpital Saint-Joseph à Lyon. Je ressentais difficilement l’occupation allemande. Par devoir je sentais que je devais entreprendre quelque chose. J’ai abandonné tous mes intérêts personnels sans méconnaître les risques que je prenais ; j’ai laissé de coté une résistance passive pour entrer dans une résistance active.

Analysant la situation et me rappelant les paroles de Cogny,  je rejoignais Grenoble le 2 ou 3 novembre 1942 et je me rendais au Recoin de Chamrousse non sans difficultés pour me mettre à sa disposition. Cogny qui se souvenait bien de notre rencontre à Lyon, m’accueillait  avec sympathie.

J’entre ainsi dans la Résistance au milieu  d’une grande effervescence qui sera très tumultueuse cinq ou six jours plus  tard quand nous apprendrons, d’abord le débarquement des Alliés en AFN, le 8 novembre, puis le 11 novembre l’invasion de la

«  zone non occupée » , puis le dramatique et pitoyable sabordage de la Flotte à Toulon, puis la dissolution de l’armée d’Armistice le 27 novembre.

Le 11 novembre une réunion de crise s’est organisée précipitamment  à Vizille (à une vingtaine de kilomètres de Chamrousse et une vingtaine de kilomètres de Grenoble) avec le général Laffargue et plusieurs officiers dont Brissac, Costa de Beauregard et Cogny, sur la conduite immédiate à tenir dans ces circonstances dramatiques

Le lieutenant Regnier qui faisait partie de notre groupe de Chamrousse est resté, ce jour là, en alerte au Recoin dans l’attente des instructions de Cogny et des ordres à donner à la section des Eclaireurs skieurs (une vingtaine d’hommes me semble-il).

Descendu à Vizille en vélo en compagnie de Cogny, j’assiste au début de cette réunion. La séance est houleuse ! Les thèses, les opinions s’affrontent ! Faut-il résister pour l’honneur de l’Armée et peut être sauver la Flotte? N’est-il pas plus judicieux de se replier vers des zones défendables dans l’attente d’un débarquement allié sur les côtes méditerranéennes ou ailleurs ? Faut- il suivre les ordres du Gouvernement et rejoindre les casernes, y déposer les armes ? Faut-il désobéir et suivre sa conscience ? Les discussions étaient vives.

Je me souviens des paroles et arguments du commandant Cogny. « Notre Armée, avec la puissance matérielle qu'elle possédait, avions, chars, artillerie, a été balayée en 1940. Que voulez-vous faire aujourd'hui, avec vos quelques rares pistolets et mitrailleuses ? Voulez-vous faire tuer des dizaines voire des centaines d'hommes, en très peu de temps, uniquement pour l'honneur ? sans compter les représailles terribles qui s'ensuivront. Rappelez-vous les 116 otages fusillés à Paris, pour un soldat allemand tué. Nous aurons besoin de ces hommes en temps utile, quand les Alliés seront sur notre territoire, et que nous pourrons les rejoindre et les aider. Notre rôle actuel est d’encadrer ces hommes, de les former au maniement d’armes. En attendant, nous devons nous entraîner à pratiquer des actes de sabotage, pour le moment propice déstabiliser, affaiblir l’ennemi, et aider  les Alliés par des renseignements et des combats furtifs. Ce n'est pas le moment aujourd'hui ».

Telle était la conception que Cogny mettait en pratique, pendant quelques semaines, avant notre dispersion en avril 43 pour des raisons de sécurité et la formation du C3 (le 1er maquis ou un des premiers maquis du Vercors par Sechi et le Lt Regnier) , puis son arrestation et sa déportation en Allemagne en octobre 1943.

 

Attestation du commandant Cogny pour Charles PROFIZI, résistant au maquis de Chamrousse en Isère    Attestation du commandant Cogny pour Charles PROFIZI, résistant au maquis de Chamrousse en Isère

Attestation du Commandant COGNY pour Charles PROFIZI,
résistant au maquis de Chamrousse en Isère

 

 

En fin d’après midi, Cogny me demande alors de remonter au Recoin où se trouvent encore une vingtaine d’hommes,  afin d’informer Regnier de la situation  ambiguë et de l’atmosphère orageuse à Vizille .Il faut lui demander de garder son sang-froid, de ne pas détruire les armes mais d’en dissimuler une grande partie et de préparer le retour des hommes de la section dans leur foyer, de préférence en civil.

Cogny revenait bien plus tard, dans la nuit,  épuisé et très soucieux de la suite à donner à cette réunion des chefs militaires réunis d’urgence à Vizille.

Selon les ordres de Vichy, les armes, les munitions, le matériel doivent rester sur place. Pour Cogny, sur  nos actions futures, nous devions rester un noyau de guérilla, nous organiser, attendre le moment opportun pour déclencher des sabotages, des combats éclairs, éventuellement des insurrections, essayer de rejoindre l’Angleterre. Pour le moment, il s’agit d’organiser dans le plus grand secret la Résistance malgré les ordres de Vichy.

Les hommes de la section d’éclaireurs skieurs seront démobilisés le 28. Ils  rentreront dès qu’ils pourront chez eux.  Quelques un (5 ou 6) prêts à participer à la lutte clandestine resteront avec nous. Au Recoin, début décembre, nous ne sommes plus qu’une douzaine dont le commandent Cogny, le Lt Régnier, les gradés Séchi, Bacus et moi, seul civil parmi ces militaires.

Quelques jours plus tard  Cogny demande un volontaire pour aller  récupérer et détruire ses documents relatifs à l’organisation de la Résistance, qu’il avait dissimulés dans une cache de son bureau de la caserne du 2iem RA à Grenoble .Nous l’étions tous. Étant le seul civil, je fus choisi. Pour m’y rendre, j’ai encore emprunté  un vélo aux paysans du hameau des Séglières, à trois ou quatre kilomètres  en dessous du Recoin de Chamrousse.

La caserne venait d’être investie par les troupes d’occupation. Je m’étais vêtu de la façon la plus ordinaire afin de passer pour un ouvrier. La chance me souriait car une brouette et un seau se trouvaient non loin de l’entrée à l’intérieur de la caserne. Je m’emparais de cette brouette et du seau et le plus naturellement possible, j’y installais mon vélo, puis, je ramassais des détritus que je trouvais sur mon passage tout en repérant la direction que m’avait indiquée Cogny. A un moment je remarquais un amas de fumier et une fosse à purin qui étaient mes  repères. Presque en face, je distinguais la porte du bâtiment que m’avait décrit Cogny  où se trouvait son bureau et je me rendais au premier ou peut être au deuxième étage. Je repérais sans trop de difficultés le bureau et la lame du plancher que m’avait précisée Cogny . Je la soulevais à l’aide d’un petit  fil de fer que j’avais apporté avec moi sur ses conseils. Je découvrais un petit registre et une vingtaine de feuilles manuscrites. Je mettais tout cela dans le seau parmi des détritus puis,  le cœur battant, j’allais verser le tout dans la fosse à purin ce qui était plus simple et plus rapide que les brûler comme c'était prévu. Reprenant le vélo, je rejoignais les Seiglières, restituais ma monture puis regagnais à pied le Recoin et relatais ma mission.

Notre activité clandestine reprend de façon  intensive. C’est tout d’abord le camouflage des armes: fusils, fusils-mitrailleurs, mitrailleuses, cartouches, grenades, «pétards de cavalerie », un canon de petit calibre (canon anti -char ?) a été saboté avec difficulté puis jeté dans le torrent qui descend du Recoin. Des trous ont été creusés dans les alentours de la Section et les armes soigneusement graissées et enveloppées de papier, étoffes,  cartons, y ont été déposées puis recouvertes de terre.. Deux ou trois armes légères ont été remises à des civils.

Malheureusement le 3 décembre, un décret punissant de mort tout possesseur d’armes jetait la peur, et, pour certains la panique ; tous ceux qui les avaient acceptées, nous les rapportaient ou s’en étaient séparés .Les armes enterrées ont été récupérées plus tard, mais, partiellement seulement car selon Sechi elles n’ont pas pu être toutes repérées, par les maquisards du C3 (Autrans et Gêves), du C5 (Rodrigue) et des maquisards de Costa de Beauregard.

La ligne téléphonique militaire de campagne, reliant la caserne de Grenoble à la section ayant été coupée, Cogny faisait rétablir, cette ligne  à partir des Seiglières jusqu’au Recoins. Elle avait pour but de nous signaler les mouvements suspects qui pouvaient monter vers le Recoin de Chamrouse. Le danger pouvait venir dela Gestapo, des gendarmes et plus tard dela Milice, qui avait été créée en janvier 1943. Les cultivateurs de la maison des Seiglières avaient accepté cette mission qui n’était pas sans danger. Bacus, (Maréchal des logis) et quelques hommes s’etaient chargés du travail technique de mise en  état de cette ligne et de son camouflage.

Je pense que le fait d’avoir été présenté par Thérèse X au commandant  Cogny, celui ci m’avait bien accueilli. Il occupait une des trois baraques de la section et il me proposait immédiatement de la partager avec lui. La quinzaine des autres maquisards partageait les deux autres  baraques. J’ai donc eu le privilège  pendant cette période du 3 novembre 1942 à la fin avril 1943, dans une grande intimité forcée par les circonstances, de vivre vingt quatre heures sur vingt-quatre à ses cotés, et  de bien connaître cet homme de courage, son évasion assez extraordinaire d’une forteresse allemande. Je partageais ses préoccupations, une grande partie de ses projets et une partie de ses contacts clandestins. Si de Gaulle et Giraud étaient engagés dans le même combat avec les mêmes adversaires et les mêmes objectifs de libération nationale mais avec une rivalité féroce, Cogny était plutôt en faveur de Giraud, comme d’assez nombreux  militaires à cette période. Pour nous, subalternes,  nous n’avions pas d’états d’âme, seule comptait la lutte contre l’occupant, notre situation et notre sécurité au jour le jour .Nous pensions à la constitution de petites unités de combat, à l’apprentissage des armes légères aux nouveaux arrivants et envisagions,  à un moment opportun la reprise de la lutte armée sous forme de guérilla.. Cogny m’apprenait qu’en mai 1942 il avait dîné, à Vichy, avec Giraud. Je pense pouvoir affirmer que durant cette période de cinq mois, j’étais le plus proche collaborateur de Cogny  qui deviendra jusqu’à son arrestation le 23 octobre 1943, puis sa déportation dans un camp de concentration, le Chef d’Etat Major de l’ORA (Organisation Résistance Armée), après s’être appelée l’OMA (Organisation Métropole de l’Armée).

 

Attestation du Général Noiret pour Charles PROFIZI, résistant au maquis de Chamrousse en Isère

Attestation du Général NOIRET pour Charles PROFIZI,
résistant au maquis de Chamrousse en Isère

 

 

Fallait-il à cette époque, faire preuve de courage pour entrer dans un groupe de Résistance ou d’inconscience ? J’avais été élevé dans un certain esprit de dignité et d’honneur par une famille et par des maîtres qui m’avaient transmis le sens du devoir, des valeurs. La France, la Patrie étaient des mots majeurs ; ne chantions nous pas au collège : « mourir pour la patrie c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie ! ».  En outre, par mon père, avais- je, peut- être le goût de l’aventure. Nous avions un peu l’impression à ce moment, naïvement, d’être des samouraïs, des guerriers quasi invulnérables contre l’envahisseur : David contre Goliath.

Nous étions dans un contexte où la valeur individuelle des hommes était déterminante. C’était une période de communauté fraternelle ou nulle tricherie n’était possible. Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, je crois pouvoir dire que j'ai délibérément sacrifié mes intérêts personnels à l'intérêt général, à la Nation dont je suis le pupille .Peut-être étais-je capable éventuellement d’offrir ma vie pour la patrie, pour sauvegarder le droit et la liberté. J'ai cependant, aujourd’hui, une légère amertume car le mot France, le mot Patrie, semble désormais remplacé par citoyenneté et valeurs républicaines.

Depuis plusieurs mois, Cogny s’impliquait à la mise en  place de réseaux clandestins de résistance ayant pour cadres des militaires. Les questions concernant notre propre situation, notre sécurité, l’organisation du maquis étaient nos sujets permanents : camouflage correct des armes, destruction du matériel  qui ne pouvait  pas être dissimulé, sûreté du camp .Notre groupe, unanime, pensait que la guérilla n’était pas envisageable pour l’instant, mais seulement à partir d’un débarquement que nous espérions car les représailles étaient trop lourdes.( Après l’attaque à la grenade, le premier septembre 42 d’un détachement de soldats allemands par un groupe de résistants à Paris, 116 otages ont été fusillé en représailles.) La sécurité du Maquis était un souci majeur. La ligne téléphonique trop visible a été camouflée sous la neige. Des fils de fer ont été tendus à des endroits qui nous paraissaient stratégiques autour des baraques afin de provoquer des chutes et des bruits et ainsi, nous alerter. Pour donner le change, un important portrait du Maréchal Pétain était placé à l’endroit principal de notre baraque, ainsi que dans les deux autres baraques. Les voies de secours pour se disperser dans la nature en cas d’alarme étaient minutieusement étudiées, reconnues, testées. Notre repli ou fuite en cas de danger devait s’effectuer par Roche Béranger. Une corde à nœuds d’une quinzaine de mètres avait été installée à un endroit rocheux escarpé plus haut que le Recoin et bien en dessous de la Croix Béranger afin de faciliter notre retraite éventuelle et de gagner du temps sur les poursuivants.

Par mesure de sécurité, Cogny, après la dissolution de l’armée d’armistice, le 27 novembre 1942, comme j’étais le seul civil, m’inscrivait fictivement en qualité de médecin auxiliaire sur les registres de l’ex section d’éclaireurs skieurs du 2iem régiment d’artillerie de montagne.

Le ravitaillement ne nous tracassait pas trop au début,  car nous avions les vivres en réserve de la Section bien que ces provisions eussent été écornées par les démobilisés à qui nous avions distribué des en-cas au moment de leur départ. Nous étions en excellents rapports avec les rares paysans des environs à qui nous avions «prêté » des mulets et qui nous donnaient ou vendaient facilement de la nourriture. Je sais que plusieurs de ces mulets ont terminé leur carrière en saucissons et dans des saloirs !

Cogny avait des contacts assez fréquents avec  les  anciens chefs militaires, en particulier Brissac, Dunoyer de Segonzac, avec Noiret surtout, qui avait commandé le 2iem Régiment d’Artillerie et qui est venu à deux reprises nous rendre visite. Je ne me souviens pas bien des autres personnes qui ont fait  une très brève apparition au Recoin, ni des quelques agents de liaisons. 

Cogny s’est rendu deux fois à Lyon et m’a demandé un jour si j’avais encore des points de chute fiables pour éventuellement m’y envoyer. Je n’ai jamais eu l’occasion  de m’y rendre. Nous avons eu quelques rares contacts avec l’Ecole des Cadres d’Uriage dont nous nous méfions car nous pensions que se trouvaient quelques pétainistes convaincus parmi eux .L’Ecole des Cadres a été dissoute le 27 janvier 1943.

Outre les problèmes de premières nécessités posées par notre situation assez mouvante, les sujets de discussion sur les évènements qui se succédaient presque quotidiennement,  ne manquaient pas. Pour éviter la curiosité et les questions embarrassantes des très rares skieurs venant  le dimanche de Grenoble,  nous avons décidé d'avoir une façade officielle et plausible ; nous avons choisi de nous appeler «Ecole de ski de Chamrousse ».  Si actuellement, Chamrousse  est recouvert de maisons, hôtels, pistes et remonte-pentes etc. il n'y avait à cette époque qu'un seul petit refuge, qui s'appelait la « maison du Père Turc » et les trois baraques de la Section de Skieurs du 2iem Régiment d'Artillerie de Montagne.

 

Organigramme de l'O.R.A (Organisation Résistance Armée)

 

Le 16 février 1943, le STO, Service du Travail Obligatoire en Allemagne a été créé pour les jeunes gens nés en 1920, 21,22. Des sanctions sévères sont prévues pour les réfractaires et leurs familles. De la fin février et jusqu'à la mi mars, nous avons reçu au  Recoin de Chamrousse une douzaine de jeunes gens qui  refusaient  leur départ pour l’Allemagne. L’épreuve du réel, révèlera bientôt, la capacité à vivre les aléas, les pressions et les périls au sein du groupe étroit.

Les gradés Séchi, Bacus étaient chargés de leur instruction militaire.

Après la promulgation d'un décret obligeant les français à déclarer les stocks d’armes dont ils ont connaissance et condamnant les personnes prises en possession d'armes à être fusillées, nous avons commencé à connaître des défections parmi ces réfractaires qui étaient, sans doute, insuffisamment motivés et peu aguerris. La première défection nous a alarmés,  mais le départ inopiné de deux " maquisards " en mars a fait naître en nous un fort sentiment d'insécurité. Ces jeunes pouvaient fort bien parler imprudement dans leur entourage,  ce qui risquait de mettre la gendarmerie, ou bien plus grave, la Gestapo ou la Milice à nos trousses. C'est pour cette raison que le commandant Cogny en accord avec tous les autres membres du groupe a activé la dispersion de notre maquis, qui avait été déjà été envisagée.

La dernière semaine de mars, deux ou trois jours avant notre séparation, nous avons eu une réunion pour étudier et fixer nos objectifs à court et moyen terme.

Le lieutenant Regnier et les gradés Sechi et Bacus étaient envoyés dans le Vercors.(Se rapporter au 4eme anniversaire de la formation du C3 en fin de chapître)  Sechi devait créer un des premiers camps  du Vercors : le C3 à Autrand. Le Lt Regnier devait prendre le commandement d’un maquis voisin dans le Vercors (le C5) et plus tard il rejoignait Londres . Cogny prend le nom de Chambéran (contraction de Chamrousse et Béranger. Roche Béranger située au dessus de notre maquis nous servait de point de repaire pour une fuite éventuelle).Regnier prend le nom de Rodrigue ; Sechi de Robert ; Bacus de Boby. Cogny m'a demandé à ce moment, de me mettre « en sommeil » pendant quelque temps et de passer ma thèse sans tarder ;  ajoutant qu'il ne manquerait pas de me faire signe  rapidement, peut-être pour rejoindre l'Angleterre.

 

Le Vercors par ceux qui l'ont vécu

 

La formation du C. 3

par Robert Secchi

C'est en fvrier 1943 que le " C. 3 " voit le jour à la baraque du « Cru » à Méaudre.
Le 23 mars 1943, à la tombée de la nuit, Charlier, qu'accompagnent Léon Martin et Georges Buisson, investit le chef  « Robert » et son adjoint le chef « Boby » , du commandement du C. 3.
Tous deux sous-officiers au 2e régiment d'artillerie de montagne de Grenoble, ils avaient, des la mise en congé d'armistice, rejoint en novembre 1942 le Recoin de Chamrousse.
Avec la mise en place du S.T.0., il en fut autrement. Le commandant Cogny et le lieutenant Régnier demandent aux chefs Robert et Boby de rejoindre le Vercors pour assurer 1'encadrement des premiers camps.
Le lieutenant Rodrigue sera, pour une courte durée le premier chef militaire du groupement C. 3/C. 5. Le commandant Cogny sera arrêté et déporté.

Nota.

Il me semble bon de rappeler que de nombreux cadres, officiers et sous-officiers du 2e  régiment d'artillerie de montagne ont activement participé à la résistance dans la région de Grenoble : colonel Noiret, commandant Brunet, commandant Cogny, arrêté et déporté, médecin-auxiliaire Profizi, et  plus particulièrement sur le Vercors, commandant Bousquet (Chabert), lieutenant Morel devenu commandant de compagnie de gendarmerie à Saint-Marcelin, brigadier-chef Point alias « Payot » à Saint-Nizier, tué à Vassieux, maréchal des logis-chef Jay, liaison et renseignements, arrêté par la Gestapo et fort heureusement relâché, maréchal des logis Sergent, instructeur sur le plateau de Sornin... et tant d'autres officiers, sous-officiers, gradés et canonniers.

 

 

 

Cogny et le médecin-auxiliaire Profizi resteront  les deux derniers à partir du Maquis du Recoin se Chamrousse.

Quelques jours plus tard, Cogny regagnait Paris où il avait des contacts à un haut niveau et  rapidement devenait le Chef d’Etat Major Central  de l’ORA.

C’est au moment de notre séparation que je lui ai donné un code secret, d’utilisation facile et qu’il devait utiliser, si nécessaire, pour me contacter. Ce code je le connaissais d’un camarade du 15em RTA qui communiquait ainsi avec sa famille, (voir plus loin dans « Attestations et Documents » quatre de mes lettres de l’Oflag VID) Cogny ne l’a jamais utilisé, du moins avec moi.

Pendant les deux ou trois mois après mon départ,attendant l'appel du commandant Cogny, aidé par quelques amis, j’ai écrit ma thèse que j’ai passée en juin 1943 .A cette période, j’ai remplacé à Chalamont dans l’Ain, le docteur Marion, recherché par la Gestapo, qui avait, je crois, rejoint l’Angleterre. Mlle X qui m’avait présenté au commandant Cogny, s’était mariée entre temps avec le Dr Marion ! Elle avait réussi à me contacter pour me demander d’assurer les consultations et les visites en l’absence de son mari, mais après deux ou trois mois, madame Marion a du fermer le cabinet, sous la pression de la Préfecture.

J’ai remplacé immédiatement après un médecin de Ferney-Voltaire pendant quelques semaines. C'est à Ferney que Monsieur Paget, maire de Morez, est venu me voir pour m'inciter à rejoindre sa ville car la  Résistance locale avait besoin d’un médecin jeune, sachant skier et surtout fiable pour la Résistance.

J’ai accepté son offre avec beaucoup de réticence puisque j’attendais un signal de Cogny. Monsieur Paget m’a convaincu en mettant à ma disposition un des plus beaux appartements de la ville, correctement meublé et approvisionné en bois de chauffage. Mon beau frère, Jean Le Maout, évadé du STO à Düsseldorf, est venu se camoufler chez moi du 2 janvier 1944 jusqu’à la libération de Morez le 3 septembre 1944.

Troublé de ne pas avoir reçu de message de Cogny après le débarquement du 6 juin1944, je me suis rendu à Grenoble, quelques semaines après, en moto, avec certaines difficultés chez Madame Cogny. Elle a été stupéfaite de me voir et m’a appris l’arrestation et la déportation de son mari le 23 octobre 1943 et dont elle était sans nouvelles. Nous étions tous deux inquiets de cette visite inopinée, nous nous demandions si la demeure n’était pas surveillée. Nous avons alors décidé de dire, éventuellement, que j’étais venu rendre visite à sa fille Dominique,  absente. Je suis donc retourné à Morez en moto, sans trop de difficultés compte tenu de l’époque.

J’ai exercé à Morez  de décembre 1943  à la libération de la ville (3 septembre 1944) puis je me suis engagé dans la Première Armée pour la durée des hostilités, en demandant une Unité Combattante. J’ai participé à la campagne d’Alsace et la victorieuse campagne d’Allemagne.

Ma démobilisation est datée du 01-10-1945, avec la mention : (n’a pas touché sa prime de démobilisation !).

 

 

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Novembre et décembre1942 sont probablement pour nous français, les mois importants de la seconde guerre mondiale. La planète suit intensément les terribles combats entre belligérants et l’espoir renaît chez les Alliés. Les Américains débarquent en Afrique du Nord ; Rommel recule en Egypte ; les Japonais sont contrés à Guadalcanal ; Stalingrad bien que tenu aux neuf dixième par les Allemands, est encerclé par l’armée russe et va tomber en janvier.

 

 

CHRONOLOGIE  DU MOIS  DE  NOVEMBRE  1942

 

En ce qui me concerne, j’arrive au Recoin de Chamrousse le 3 ou 4 novembre 1942,  seul civil parmi une trentaine de militaires de l’Armée d’Armistice.

  • Le 5 novembre le Général Giraud embarque, au large du Lavandou sur le sous-marin HMS Séraph, puis s’envole clandestinement de Gibraltar pour l’Algérie (Blida),où il devait prendre le commandement des troupes françaises.
  • Le 5 novembre, Revers, chef d’état major de l’amiral Darlan,  prévenu d’un débarquement, a donné l’ordre de retirer les troupes Françaises de la cote marocaine
  • Le 6 novembre c’est la victoire d’El Alamein ; de Montgomery sur Rommel.
  • Signature de l’Armistice franco-anglais à Madagascar.          
  • Revers donne des renseignements falsifiés sur la direction des convois alliés en méditerranée
  • Le 8 novembre, débarquement des Alliés en Afrique du nord.
  • Le 9 novembre, Laval qui était revenu au gouvernement en avril, est convoqué à Munich par Hitler, et le général Bridou à Paris. L'amiral Darlan se trouve  à Alger venu  voir son fils malade.
  • Le Général Giraud atterrit à Blida.
  • Le 10 novembre, invasion de la Tunisie par les Allemands.
  • Darlan demande aux troupes françaises de ne plus résister aux Alliés.
  • Le 11 novembre les Allemands envahissent la Zone Sud de la France. Les unités françaises, sur ordre de Vichy,  sont consignées dans les casernes. La ligne de démarcation est conservée.

Le Général de Lattre tente d’organiser une résistance dans les Corbières. Il sera arrêté le lendemain.

  • Le 12, le général Weygand est arrêté par les Allemands
  • Le 14, de Lattre de Tassigny est arrêté et emprisonné.
  • Le 16, Pétain destitue l’amiral Darlan.
  • Le 20 : Paul Reynaud et Georges Mandel sont déportés en Allemagne.
  • Le 21 : Le Maréchal donne les pleins pouvoirs à Laval.
  • Le 27 l’Armée d’Armistice est dissoute. L’armement et le matériel doivent être remis intacts aux allemands .Les Centres de Jeunesse sont dissous.

A Toulon, sur ordre de l’amiral Laborde, la Flotte se saborde. Pathétique autodestruction d’une Marine désespérée et un épouvantable  gâchis.

Dans la nuit, Revers avait conseillé à Pétain de rejoindre l’AFN

Le Colonel de Grancey ; commandant le 26iem RI à Périgueux soustrait du matériel et des armes aux allemands. Le commandant Valette d’Osia opère de la même manière à Annecy ainsi que Cogny au Recoin de Chamrousse

Le 30 novembre, le général Frère dirige l’Organisation Résistance Armée.

Pendant tout ce mois de novembre, à Stalingrad la bataille fait rage. La VI armée de Von Paulus est encerclée et se rendra en janvier. La wehrmacht perdra

450 000  hommes dont 250 000 tués.

 

 

CHRONOLOGIE DU MOIS DE DECEMBRE 1942

 

  • 3 décembre : la loi oblige les français, sous peine de mort à déclarer les stocks d’armes dont ils ont connaissance.
  • 4 décembre : à Alger, l’amiral Darlan crée un conseil impérial, Il assume les fonctions de chef de l’Etat français en Afrique du Nord, considérant Pétain comme prisonnier des Allemands
  • 18 décembre : une ordonnance allemande condamne à la peine de mort tout distributeur, auteur, imprimeur de tracts.
  • 24 décembre : assassinat de l’amiral Darlan. Par Fernand Bonnier de la Chapelle, il a 18 ans. Il sera fusillé le 26 décembre à Alger.
  • 25 décembre : à Rennes, exécution de 25 résistants.

Giraud, qui à cette époque est le favori des anglo-américains, remplace Darlan comme commandant en chef en Afrique du Nord.