Charles Profizi, au fil du temps...

MEDECIN  A MOREZ DU JURA PENDANT L’OCCUPATION

Décembre 1943 – Septembre 1944

 

Avec l'aide de ma soeur et de mon beau-frère Jean Le Maout (évadé d’Allemagne), qui ont vécu 9 mois sous mon toit à cette époque, je vais essayer de rassembler mes souvenirs sur la période passée à Morez du Jura de décembre 1943 à septembre 1944

Ainsi que je l’ai écrit précédemment, le maquis de Chamrousse avait du se disperser à la fin du mois d’avril 1943  pour raison de sécurité, car trois maquisards ayant désèrté, nous risquions la visite de la Milice ou de la Gestapo.

Roméo Sechi dit « Robert », installait un des premiers camps du Vercors, le C3.Le lieutenant Régnier dit « Rodrigue » installait le C5  et Bacus lui aussi rejoignait le Vercors. Le commandant Cogny devenait, à Paris, chef d’état major  de L’ORA (organisation Résistance de l’Armée). A son départ, il me demandait de passer sans tarder ma thèse de médecine et de trouver une occupation provisoire afin de rester à sa disposition dans quelque temps.

J’ai passé ma thèse puis remplacé le docteur Marion à Chalamond (Ain) qui était recherché par la Gestapo. C’est cette madame Marion qui m’avait  présenté au commandant Cogny ainsi que je l’ai déjà expliqué dans mon premier chapitre « Au maquis du Recoin de Chamrousse ».

Après deux ou trois mois, le cabinet ayant été fermé sur conseil de la Préfecture, j’ai accepté un autre remplacement à Ferney-Voltaire. C’est là que monsieur Paget, maire de Morez est venu me voir. J'ignore comment Monsieur Paget connaissait ma présence à Ferney ! Il m'expliqua que Morez et ses environs manquaient de médecins, mais surtout qu'il avait besoin d’un médecin sur qui la Résistance pouvait compter en cas d’urgence. Le docteur Bismuth, pour sa sécurité,  avait quitté la ville... Le docteur Dalloz était âgé et ne se déplaçait presque pas. Le docteur Brochard  avait une tendance collaborationniste.

Sans  lui expliquer que j'attendais des ordres de Cogny, je lui exposais les raisons de mon refus: je devais trouver un appartement ... Il fallait le meubler ... un minimum de matériel médical  était nécessaire ... Une aide ménagère à temps plein était indispensable. La situation était matériellement malaisée...ravitaillement difficile en charbon, bois, essence, nourriture etc..

A chacun de ces arguments  que je pensais irréfutables, le maire m’apportait une solution. L'appartement, il l'avait, c'était un des plus beaux de la ville et en plein centre. Pour les meubles  il n'y avait pas de problème. Pour le chauffage il s'engageait à me fournir tout le charbon et le bois nécessaires. En ce qui concerne la clientèle à venir, je devais être certain que j’allais travailler du jour au lendemain.

Je lui demandais quelques jours de réflexion, le temps de finir mon remplacement à Ferney Voltaire. Puis ses arguments m’ayant relativement convaincu, j'ai accepté son offre, tout en pensant dans mon for intérieur que je pouvais répondre à Cogny comme je le voudrais ... dans l’heure si nécessaire.

Du point de vue médical, mon activité à Morez a été particulièrement intéressante, enrichissante, souvent pénible et parfois dramatique. Il faut d'abord savoir que nous étions dans une zone occupée, partiellement interdite, spécialement surveillée car  frontalière avec la Suisse.

Dans les derniers mois avant la libération, et  après le débarquement en juin, nous avons subi l'occupation des troupes mongoles ... et leurs exactions. (Page 7 mon beau frère explique pourquoi des mongols se trouvaient dans ce groupe allemand).  Il faut ajouter que pendant l'hiver les routes n'étaient pas toujours déneigées, nous étions alors coupés du reste dela France. Parfoisil ne m'était plus possible d'envoyer des cas graves et urgents dans les hôpitaux  voisins : Saint-Claude, Lons-le-Saulnier ou  Lyon. C'est ainsi qu'en hiver 43 j'ai du opérer d’urgence une appendicite aiguë avec risque de péritonite... je vous avoue que je n'ai pas lésiné sur la grandeur de l'ouverture ! Mais tout s'est bien passé. A quelques semaines de là, j'ai été appelé en fin d'après-midi pour un enfant malade à Lezat-Tancuat, hameau éloigné d’une dizaine de kilomètres de Morez. La neige venait de tomber. Les routes n’étaient pas  dégagées, j'ai du rejoindre Morbier à ski, (4 km) où m'attendait  le père de l’enfant, avec un traîneau à cheval, pour me conduire dans ce hameau perdu. Après cette visite, j'ai dû répondre à trois ou quatre consultations  dans ce même lieu. Je rappelle que la pénicilline, n'avait pas encore été découverte ni les antibiotiques. Outre la reconnaissance et les vifs remerciements des habitants, j'ai été récompensé par une bonne soupe et un bon repas.

Comme il était déjà assez tard dans la nuit et la route dangereuse, j'ai du coucher chez l'habitant. Le lendemain matin j’ai été ramené à Morbier, en traîneau, et j’ai rejoint  Morez à ski.

D’une façon générale, mes déplacements se faisaient à pieds ou en vélo dans la ville et même aux Rousses et à Morbier lorsqu’il ne me restait pas beaucoup d’essence. Très souvent, j’étais dans l’obligation de me déplacer à ski lorsque les habitations étaient éloignées de la route.Je n’avais pas de voiture, mais une bonne moto : Gnome-Rhône.

Peu après mon installation, mon beau-frère Jean Le Maout  qui  avait été désigné pour le STO à Düsseldorf, s’en était évadé  malgré les sanctions en vigueur : cinq ans de prison, déportation, et rétorsions contre les familles. Je lui proposais donc de se réfugier chez moi à Morez avec son épouse (ma sœur) et sa petite fille âgée de quelques mois.

Devenus, lui, « hors la loi » et moi complice,  son installation clandestine chez moi était tenue très secrète. Nous étions seuls dans le secret, ainsi que la famille Pfister qui habitait en dessus de chez nous, et notre employée de maison, Madame Peillon. Cette personne avait  une certaine inclination pour les allemands, du moins au début. Je pense que les exactions et les tueries des mongols que nous avons connues dans la ville et ses environs  lui auront fait changer d'avis. Dès que nous nous sommes aperçus des sentiments de cette personne, j'ai été amené à l'avertir avec solennité, que si d'aventure il nous arrivait  des ennuis imputables à son indiscrétion, j'avais laissé des consignes pour qu’elle soit jugée et éventuellement condamnée par la Résistance.

Madame Peillon s'est enfuie de chez nous le jour où le lendemain de la libération de Morez.

Une autre femme, jeune, Paulette P qui habitait l’appartement voisin du notre, s'est enfuie au même moment pour éviter d’être tondue ! A deux reprises Paulette P m’a certainement sauvé la mise et peut être la vie. Je me souviens bien du jour où un sous-officier allemand (je me rappelle encore sa grande taille) est venu à ma consultation. Comme il se présentait  d'emblée à moi lorsque j'ai ouvert la porte de la salle d'attente pour  appeler le client suivant, je lui ai dit " ici Monsieur, il n'y a pas de priorité, veuillez attendre votre tour " Mécontent il est parti rapidement; les clients semblaient  médusés. Après quelques secondes, l'un d'eux m'informe que l'allemand leur avait demandé la permission de passer tout de suite, ce qu'ils avaient accepté. L’allemand avait déjà quitté l'immeuble. Je n'étais pas content de leur silence et je pense leur avoir fait savoir! Je suis persuadé que si je n’ai pas subi de rétorsions de la part des allemands, après cet incident, je le dois à cette Paulette P qui logeait dans notre immeuble, et que je connaissais bien pour lui avoir donné mes soins mais qui ignorait la présence de mon beau frère chez moi .Cette jeune fille travaillait àla Kommandanturet était la maîtresse du cuisinier allemand. J’ai su que mon attitude avait fort déplu aux allemands mais que cette personne avait défendu ma cause. Elle me défendra une seconde fois, comme je l’explique plus loin. 

Quelques jours avant la libération, Monsieur Paget m'a téléphoné pour me demander de passer à la mairie et m’apprend qu'une jeune fille a été violée par des mongols ; violée 17 fois.  Pouvez-vous arrêter cette éventuelle grossesse qui serait un drame ? Un de vos confrères s'est récusé en ces termes : ni ma foi, ni mon roi, ni la loi ne m'y autorisent !. Vous connaissez la loi, lui dis-je, elle est sévère, très sévère, j’encours un grand risque, mais si vous délibérez en conseil municipal et me couvrez à l’unanimité et pas seulement à la majorité, sur ce sujet, j’envisagerai comment intervenir, bien que cela ne me plaise pas. Heureusement, au grand soulagement de la jeune fille et du mien, et du maire, quelques jours plus tard, elle avait ses règles !

Je savais que les mongols n'osaient pas avoir de rapports avec les femmes en cours de règles... C'est pourquoi je conseillais aux femmes de notre entourage de porter des serviettes hygiéniques tachées de sang, en cas de risques.

 

 

50 ans plus tard !

"Exprimez-vous !"

L'indépendant du Haut Jura du 29 septembre 1994

"... Les Moréziens présents ce jour là, se le rappelle : M. Louis Paget, maire Socialiste, ligoté, entravé, frappé comme une bête, était soutenu par Sœur Adèle, supérieure de l'hôpital et le Dr Profizi..."

Rolande Pelletier

 Dans les quelques jours dramatiques avant la libération de Morez, le maire, Monsieur Paget, a été arrêté, conduit sur la place de la mairie, attaché à un arbre, surveillé par un soldat  en armes, un cercueil  placé à ses côtés. A ce moment je me trouvais à l'hôpital qui  jouxte la Place. Nous pouvions apercevoir Monsieur Paget, traité de cette horrible façon depuis de longues heures (je ne peux pas préciser  combien). A l'hôpital nous étions tous très inquiets à son sujet. Quel allait être son sort ? Il y avait déjà eu, à Morez et aux Rousses des dizaines de fusillés pour ne pas dire assassinés.

La supérieur, Soeur Adèle, et moi avons pris l’initiative, malgré les nombreux conseils défavorables, de lui porter de l’eau à boire et le réconforter par notre présence. La soeur, en cornette, moi, en blouse blanche et brassard de la croix rouge,  malgré la sentinelle très menaçant avec son arme, nous avons fait sans hésitation ce que nous avions décidé. Nous sommes repartis sous des menaces et des injures.

Compte tenu de l’époque, nous nous en somme bien sortis ! Lorsque je me remémore et réfléchis aujourd'hui, à quelque soixante années  de distance à cette initiative des plus hasardeuse voire téméraire, je me demande, qui, de la Mère Supérieure ou moi l’a mise en train ? Le referions-nous ? Cela a probablement été un acte spontané de révolte et d'indignation.

Cet épisode a été relaté succinctement cinquante ans plus tard dans le journal local. Voir photocopie ci-dessus. Il est certain qu'aujourd'hui, je ne me hasarderais peut être pas à cette témérité mais j'irais plutôt m'adresser au chef de la Kommandantur qui se trouvait à cent mètres de la Place de la Mairie pour lui demander d'apporter l'aide et soutient au premier magistrat de la ville et lui démontrer que ce geste d'humanité  est dans l'intérêt de tous y compris le sien.

Quelques jours auparavant l'hôpital avait été investi par des soldats allemands en armes qui nous amenaient une dizaine de blessés dont quelques-uns assez gravement que nous avons soignés consciencieusement.

Le lendemain de la libération, une jeune fille, Mademoiselle B, avait été recherchée avec d'autres femmes,  brutalisées, et qui devaient être tondues sur la place publique pour avoir peut être, donné leur faveur à l'occupant. Mademoiselle B hurlait son innocence, affirmait qu'elle était encore  vierge ! Je la connaissais bien pour lui avoir prodigué mes soins à différentes reprises. Elle clamait son innocence et sa virginité ! Conduite à ma consultation par deux ou  trois excités pour  un examen afin de reconnaître son éventuelle virginité... Je la recevais et quelques minutes plus tard je ressortais de mon cabinet, sans l’avoir examinée, et j’affirmais, sans rire, que Mademoiselle B était bien vierge ! Cette personne ne m'a jamais remercié pour ce faux témoignage salvateur et gratuit !

C'est le 18 août 1944 que j'ai été arrêté par les allemands. J’avais été appelé pour plusieurs malades aux Rousses (6 kmde Morez). J’étais monté en vélo et après mes visites, au moment où je m'apprêtais à redescendre chez moi, soudain, plusieurs violentes explosions successives ont retenti dans la vallée. La population locale a très vite compris d'où cela provenait, d'autant que ces explosions étaient accompagnées d'un gros nuage de fumée. Je  connaissais assez bien Raymond Berthet (champion olympique de ski) qui tenait  un magasin de sports non loin de la et qui est venu me dire bonjour. Il m'a vivement incité à ne pas retourner à Morez pour le moment, bien que  possédant un "aussweis"(autorisation de circuler). Je suis allé chez lui quelques instants, et reprenais la route peu après... en arrivant au lieu dit « le Turu » j’apercevais deux camions qui brûlaient ; un troisième paraissait intact ... Très inquiet  je ralentissais, quelques centaines de mètres avant. Un soldat armé d’une mitraillette  m'intimait l'ordre de m’arrêter. Prenant ma sacoche et mon vélo, il les jetait dans le ravin où ils tombèrent une trentaine de mètres plus bas. J’ai été  poussé dans le tunnel  qui est le passage  du tram Morez les Rousses, et je me suis trouvé avec 11 personnes arrêtées elles aussi, et  une vingtaine de soldats qui s'étaient réfugiés dans ce tunnel.  Je me trouvais  à côté de X, professeur de gymnastique. Je me souviens que nous avons murmuré l'un et l'autre " C'est foutu, on ne peut rien faire " quelques secondes après je me suis adressé à un officier allemand qui passait tout près de moi, et lui disais : " aussweis, ich bin arzt  " en mettant la main à la poche intérieure de ma veste pour le lui montrer. Halte! a hurlé un soldat en pointant  son fusil, bout touchant  ma poitrine. Je levais les bras et disais "arzt aussweiss" je connaissais quelques mots d'allemand pour avoir été prisonnier en Allemagne, et, j'ai pu lui dire, en allemand:"Vous m'arrétez alors que la semaine dernière vous m'avez réqisitioné à l'hôpital pour soigner une dizaine de soldats blessés". J'ai lu sa surprise. L’officier s’adressant à moi en allemand, j'ai compris qu'il me demandait de sortir du tunnel pour aller voir dans les alentours s’il n'y avait pas des soldats blessés. De l'entrée du tunnel les allemands surveillaient mes allers et venues, armes dirigées sur moi. Je leur ai fait  signe que je ne voyais personne ; ils m'ordonnèrent de revenir. Arrivé vers eux ils me firent comprendre  que je devais faire exécuter un demi-tour au camion encore intact. C'était un problème pour moi. Je ne connaissais pas le maniement du véhicule, mais surtout  la route de montagne était très étroite, bordée d’un côté par un précipice d'une vingtaine de mètres et de l'autre coté par une paroi verticale d'une vingtaine de mètres de haut d’où les maquisards avaient jeté leurs grenades. Je craignais recevoir des grenades pendant la manœuvre, c'est pourquoi je me suis mis à parler  très fort de façon argotique et grossière  pour faire éventuellement comprendre que je n'étais pas un allemand.

 

Episode sanglant de la libération dans le Haut-Jura les 21 et 22 août 1944 Les Rousses  Episode sanglant de la libération dans le Haut-Jura les 21 et 22 août 1944 Les Rousses

 

C'est longtemps après que je me suis rendu compte de l’inutilité de mon comportement car les " terroristes " n'avaient pas du rester plus de quelques secondes sur place. Après une dizaine de manœuvres, avant, arrière, avant, arrière,  qui m'ont paru interminables je suis arrivé à conduire le camion, devant l’entrée du tunnel. Les allemands se sont alors  précipités dans le camion. Deux ou trois m’ont saisi  et projeté sur le capot, puis ils ont démarré en trombe. Je me suis accroché aux essuie-glaces, les jambes écartées pour me maintenir sur le capot et je suis arrivé ainsi à l'entrée de la ville où ils se sont arrêtés et m’ont fait signe de descendre. Bien soulagé, j'ai parcouru les 300 ou400 mqui me séparaient de mon domicile et j’arrivais chez moi à la grande joie de ma soeur et de mon beau-frère.

En effet l'abbé Chalumeau qui se trouvait dans le tunnel avec moi et les autres avait été libéré pendant mes manœuvres, probablement parce qu’il était en soutane. Il s'était rendu immédiatement chez moi pour informer ma soeur de notre infortune et la crainte que nous soyons fusillés.

C’est lui qui sera fusillé trois jours plus tard, le 21 août 1944  avec 11  autres otages presque au même endroit.

Longtemps après, je me suis demandé si le fait de m’être présenté comme médecin ne m’a pas évité d’être fusillé puisqu’ils pouvaient avoir besoin de mes service mais  a peut être préservé les autres. Hélas ils ont été arrêtés quelques jours plus tard et fusillés.

Le lendemain je me suis rendu à la Kommandantur pour  me plaindre du mépris avec lequel un médecin porteur d'un « aussweis » avait été traité. Mon vélo avait été jeté ainsi que ma trousse médicale et mes ordonnances dans le ravin.

Bien m'en a pris d’avoir osé cette  démarche, puisque quelques jours  plus tard, Monsieur Rattier, garagiste est venu me trouver en me faisant part de son inquiétude, car une patrouille allemande pour laquelle il avait été réquisitionné, avait trouvé ma sacoche et mes papiers! C’est encore Paulette P, qui, je pense, m’a sauvé de cette dangereuse situation.

Toujours à cette époque, qui se situe une ou deux semaines avant la Libération, un sous-officier allemand est venu me réquisitionner pour me conduire immédiatement à l'hôpital. Un  convoi allemand avait été attaqué par les FFI et une quinzaine de blessés se trouvait là. Dans l'ensemble il n'y avait pas de grands blessés, sauf un qui présentait une fracture du maxillaire  inférieure avec plaies de la face.

Lorsque j'ai commencé à m’occuper du premier blessé dans la salle d'opération, une sentinelle et venue se placer en armes à l'intérieur du bloc opératoire. Je lui ai demandé fermement de bien vouloir se tenir à l’extérieur... Ce qu'il a fait. Je ne me souviens plus combien d’heures consécutives j'ai pu opérer ce jour la ; certainement plus d'une douzaine ... J'étais harassé..

Je me souviens d’un soldat russe qui avait reçu un éclat dans une main. Un doigt était déchiqueté, l'index me semble-t-il. Lorsque je lui ai fait signe de s'allonger sur la table d'opération, il m'a demandé de rester assis, à cheval sur une chaise, les bras reposant sur le dossier. J'ai accepté, et comme j'ai essayé de lui expliquer que je devais couper ce qui restait du doigt, sans anesthésie, il m'a demandé de fumer une cigarette ... Ce que j'ai accepté. J'ai travaillé le plus rapidement possible, en me rappelant le chirurgien  d'Empire Larrey. Les russes sont peut-être moins sensibles que nous, car ce soldat n’a presque pas grimacé pendant l'intervention.

C’est le lendemain seulement que j'ai pu, avec la Sœur, m’occuper du blessé qui présentait une fracture du maxillaire. La veille, une Sœur de l’hôpital lui avait installé,  sur mes indications, une sonde gastrique et faisait passer quelques liquides de façon à le nourrir et  surtout à l'hydrater.

Je n'avais jamais assisté à une intervention  sur un maxillaire inférieur. J'ai dû inventer. À part des pinces, des bistouris, des écarteurs, du fil, je n'ai pas trouvé grand-chose parmi les instruments de l'hôpital pour ce genre d'intervention. J'ai décidé de perforer le maxillaire de deux ou trois trous puis immobiliser les deux parties de la mâchoire avec du fil métallique. J'ai donc trouvé une simple vrille et du fil électrique de cuivre. Le cuivre ne me paraissait pas indiqué,  mais qu'importe! L'hôpital possédait  encore un tout petit  peu d'éther. Une soeur a pu ainsi,  pratiquer une légère anesthésie "à  la reine". Cette  intervention n'a pas été très facile, nous avons ensuite traité la plaie de  la face, comme nous avons pu, mais  en définitive, cela nous a paru convenable. Ce blessé a  survécu jusqu'à la libération de Morez,  puis il a été dirigé  sur l'hôpital de Dijon me semble t il par l'Armée Française. Quelques jours plus tard, nous avons eu de ses nouvelles. Il allait bien paraît il !

La soldatesque devenait de plus en plus nerveuse. Un certain jour, un avis de la Kommandantur obligeait tous les hommes de 16 à 65 ans  à se rendre sur  la Place de Morez. Tous les véhicules, autos,  motos,  vélos, devaient également être rassemblés sur cette Place. J'avais une moto, mais avant de la conduire sur la place, j'avais au préalable, enlevé une pièce qui  l'empêcherait  de démarrer. Nous avons caché notre poste de radio dans un tas de bois de chauffage et enterré deux bidons d’essence sous un carré de salades du jardin. La kommandantur avait averti que toutes les maisons seraient fouillées, et que les hommes  trouvés  seraient arrêtés ? Fusillés ?

Je laisse la parole à mon beau-frère Jean Le Maout :

 

« A l’époque où évadé d’Allemagne, réfractaire au STO, je me cachais chez mon beau-frère, Charles Profizi à Morez du Jura.

Des éléments de la Waffen SS Das Reich avaient installé leur QG à Saint Claude. Cette unité comprenait un régiment de Russes dits blancs et une unité spéciale de la Gestapo de Lyon, dirigée par Barbie. Quatre cents mongols de cette unité avaient été  envoyés à Morez avec mission de brûler Cinquétral, Longchaumois, et la Mouille où de nombreux maquisards, bien encadrés, étaient installés dans la forêt toute proche.

En nous réveillant, un matin, nous avons remarqué ce détachement stationnant sur la place du Marché avec ses camions et ses cuisines roulantes. Pratiquement, au même moment, Christiane B,(dont le père, notaire, possédait l’hôtel occupé par les allemands) venait nous avertir que toutes les maisons seraient fouillées, et les hommes trouvés seraient arrêtés. Elle l’avait entendu dire par les douaniers allemands occupant l’hôtel de sa famille.

Je décidais de quitter la maison par le jardin situé derrière la maison pour essayer de gagner la foret du Risoux toute proche.

Les deux filles de la famille Pfister jouaient au deck dans le jardin. Je leur demandais de continuer, ce qu’elles firent. A ce moment, une patrouille allemande entrait par la porte arrière dans le jardin. Je repérais un ancien WC inutilisé ; j’y entrais et d’un coup de talon je soulevais le siège en bois et entrais dans la fosse Les allemands demandèrent aux deux filles si il y avait quelqun dans le jardin ; elles répondirent que non. La patrouille fit un tour dans le jardin et s’en alla par la porte où elle était entrée. Heureusement, aucun de ces hommes n’eut à satisfaire un quelconque besoin. »

 

Les mongols se conduisaient de façon très rustre,  comme des barbares. Dans l'ensemble, ils ne savaient pas monter à bicyclette. C'était un jeu pour eux d'apprendre avec les centaines de vélos qui se trouvaient sur la Place. Nombreuses sont les montures qui ont péri sous leur violence et leur maladresse.

Par ailleurs ils s'enhardissaient parfois à  s'introduirent  dans les maisons, réclamant à manger et surtout à boire. Certaines personnes  les ont vus, paraît-il, gouter au savon et boire de l'eau de Cologne.

Craignant les voir débarquer la nuit chez nous, j'avais  confectionné un écriteau en carton sur lequel j’avais écrit «  Docteur » en caractères cyrilliques. Etait-ce compréhensible pour eux ?  Nous l'installions le soir. En même temps, nous disposions un système fait de madriers afin de condamner et consolider la porte d'entrée du rez-de-chaussée. Une nuit nous avons été alertés par des bruits contre cette porte. Aussitôt, nous avons mis Paulette, âgée  de dix mois (la fille de ma soeur) dans un grand sac  tyrolien, et préparé une petite couverture pour la fourrer sur le sac et l'enfant  afin de couvrir les pleurs éventuels du bébé. Nous avons installé sur la table de la salle à manger du vin et des aliments dans l'espoir de retarder ces individus.

Nous étions prêts à nous enfuir dans le jardin qui se trouvait à l'arrière de la maison et communiquait avec notre appartement par une galerie extérieure. Du jardin  nous pouvions éventuellement remonter la colline et même nous réfugier en Suisse  distante de quelques kilomètres.. Ce scénario n'était pas improvisé, nous  l'avions étudié depuis quelques jours. A notre grand soulagement, les bruits se sont arrêtés et nous avons regagné notre  appartement, mais toujours sur le qui vive.

C'est au mois de juillet, je pense, que la Kommandantur a instauré un sévère couvre-feu. Interdiction formelle de sortir de chez soi après le coucher du soleil ; aucune  lumière ne doit être visible de la rue ; pendant la journée, interdiction absolue de marcher sur le trottoir. Un jour, on apprend qu'une femme déjà âgée, madame Rouzioux, a été tuée, sans sommation, par une patrouille. Elle habitait route de La Mouille. Elle était sortie de sa maison, malgré les avertissements de son mari pour aller chercher du lait. Le drame pourrait s'arrêter là dans son horreur, mais, cela devient surréaliste lorsque l'on sait  la conclusion du mari : " je lui avais bien dit de ne pas sortir ... Ça lui apprendra à vivre ! "

Avant, ou après cet accident j'ai été appelé en pleine nuit par Monsieur B, un riche lunettier a Morbier à quatre kilomètres de Morez,  pour  venir d'urgence soigner  sa mère, très malade selon lui. Sans  rechigner, mais pas très rassuré, j'ai pris ma trousse, une lampe de poche, et en vélo, je suis partie  faire cette visite. J'ai traversé toute la ville sans voir âme qui vive, sans la moindre lumière sauf celle de mon vélo. Quelque deux cents ou trois cents mètres après le viaduc, un phare est  dirigé sur moi. J'ai été quelque peu  ébloui, mais j'ai pu apercevoir deux ou trois allemands dont un en position avec sa mitrailleuse en plein milieu de la route. Je n'étais pas très rassuré. J'ai mis pied à terre et j'ai agité ma lampe électrique, puis j'ai dirigé ma lumière sur moi. Quelques mètres avant d'être à leur hauteur, j'ai crié "artz, ausweis"… mes papiers ont été examinés et je suis reparti en  leur disant que je reviendrai d'ici une heure.

Arrivé chez les B, je suis en présence d'une  femme déjà âgée, qui avait été prise de vomissements et que, sans  vergogne on m’a montrés ! Il s'agissait d'une indigestion de civet de lapin ! Une indigestion en 1944 ! Je n'ai fait  aucune réflexion, je  n'ai pas  montré mon dégoût, alors qu’à cette époque la population était sous alimentée. Après avoir rassuré cette famille et préconisé la diète je suis reparti. J'ai conservé pendant des années et même actuellement un certain  mépris pour ces gens qui m’ont appelé pour une indigestion dans des conditions périlleuse et surtout, n'ont pas eu la moindre délicatesse de me remercier et de m'offrir un bouillon de légumes où une tisane !

J'ai repassé le barrage dans les mêmes conditions que précédemment, mais, avec un peu moins d'appréhension.

Au printemps 1944 j’ai reçu une réquisition pour le Conseil de Révision du STO. Muni d'un titre de transport, je me suis rendu à Lons le Saunier en train au lieu du rendez-vous,  où   six ou huit autres confrères se trouvaient dans mon cas. J'ai commencé les examens dans l'espace qui m'était affecté. À chaque jeune homme, je  demandais systématiquement : " avez-vous eu des maladies graves  dans votre enfance ou récemment ? Méningite? Petite crise d'épilepsie ? Traumatisme crânien ? Faites-vous pipi au lit ? Avez-vous eu des rhumatismes ? Des angines ? Des troubles cardiaques ? Du diabète ? Dans vos proches,  y a-il des maladies familiales ? Diabète ? Épilepsie ? J'étais consterné. Tous  ces jeunes gens affirmaient leur bonne santé. Voulaient- ils  être " bons pour les filles " ? Songeaient-ils un seul instant qu'il s'agissait d'un examen pour  les envoyer en Allemagne? Un seul garçon,  un seul sur une  cinquantaine, à la fin de mon interrogatoire, a brusquement saisi la perche que je tendais. Oui, j'ai eu des crises d'épilepsie. Vous soignez-vous au Gardénal ? Oui... J'ai donc pu conclure à son inaptitude au STO. Pour certains autres et sans qu'ils s'en doutent, j'ai inventé, dans une certaine mesure, pour ne pas être suspecté d'entraver la loi, des légers troubles du rythme cardiaque ; des traces d'albumine dans les urines ; j'ai triché sur l'indice de Pignet. Je n'ai jamais reçu de rémunération de l'Etat pour cette journée de travail réquisitionnée ! ... sauf un titre de transport. . . je pense qu'il y a forclusion  pour réclamer ma prestation !

J'ai été réquisitionné une autre fois, par la mairie, pour constater la mort de monsieur Moureau, serrurier. C'est à un macabre et horrible  spectacle auquel j'ai été confronté. Le serrurier était  communiste; il avait été arrêté la veille. Lorsque je suis arrivé, il était encore pendu aux branches d'un arbre, (un pommier il semble me rappeler). J'étais attendu. J'ai donc aidé  à sa dé pendaison... sa face était tuméfiée, à peine reconnaissable, il avait les jambes brisées, son sexe était très abîmé... Quelle mort affreuse ! Peut-on sortir de ce spectacle sans ressentiment de haine, de rétorsion de représailles?

Je laisse le soin à ma sœur le soin de relater les premières minutes de la libération de Morez.

« Depuis quelques jours, la ville était coupée du monde. Plus de vivres, plus de pain, plus de lait pour les enfants. Des rumeurs circulant de bouche à oreille nous informant que les troupes françaises n'étaient pas loin.

Le 3 septembre dans la matinée, les allemands avaient donné l’ordre de fermer tous les volets avec interdiction absolue de sortir de chez soi. Nous regardions par moments la rue  à travers les lames des volets. Tout à coup, vers 14 heures nous avons vu déboucher sur la place le premier militaire français à la tête de quelques hommes. Ils avançaient prudemment, mitraillette à la main.

En quelques minutes ce fut la ruée de tous les moréziens à l'extérieur, sur les places, dans les rues. J'étais moi-même sur le trottoir avec ma fille de quinze mois dans les bras, lorsque le sous-officier qui était arrivé le premier à Morez me donne une tablette de chocolat pour ma fille en disant « je vous serre la main en passant, un français Mosconi ». Surprise je lui réponds mais vous êtes corse ! Moi aussi, je m'appelle Profizi, je suis de Conca ». Moi aussi me dit-il ! Je venais de rencontrer l'adjudant chef Jean-Baptiste Mosconi de la première armée française dont le régiment, après la campagne d'Italie (Monté Cassino) avait débarqué sur les plages provençales et remonté la vallée du Rhône avant d’atteindre le Jura. Mon frère, le docteur Profizi est arrivé pour saluer ce libérateur originaire du même village corse de notre père. Mon frère l’a invité ainsi que tous ses copains, une dizaine, à dîner avec nous le soir puisque il semblait qu'ils allaient faire une halte dans la ville. Ils sont venus et nous ont apporté une quantité de conserve très appréciées et nous avons passé tous ensemble une soirée inoubliable.

Dès la libération effective de Morez notre proche voisin Bernard Pfister, suisse d'origine, est parti chercher du ravitaillement dans son pays. Quelques heures plus tard, les camions arrivaient de St Cergues et de Nyon, nous apportant des vivres et des sacs de farine. Tous les boulangers se sont mis au travail immédiatement pour fournir du pain à chaque famille au repas  du soir. »

Nous apprenions hélas, deux jours plus tard, que l’aspirant qui faisait partie de la soirée avait été tué au cours des combats de Mouthes à quelques kilomètres de Morez.

Le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de l’Armée Française à Morez, une partie des  allemands et mongols avait été abandonnée par ses chefs qui s'étaient réfugiés en Suisse. Soixante-quatorze soldats, pour  la plupart des russes et des mongols ont été capturés par les maquisards et conduits dans le Fort des Rousses. Par un très heureux hasard j'etais  occupé par des consultations et des visites, ce qui m'a évité de me rendre aux Rousses. Là, des" maquisards " ont demandé à plusieurs soldats de creuser leur tombe. Après un début de travail ils ont refusé de continuer. Ils ont été abattus sur place. Les autres qui étaient enfermés dans une cour du fort, ont été tirés au fusil, à la mitraillette, à la grenade jusqu'au dernier. Ce carnage a paraît-il duré très longtemps. Spectacle sûrement épouvantable, indigne. Les soixante-quatorze corps ont été enterrés anonymement à l'entrée du village des Rousses. Ils  sont restés là pendant de très nombreuses années, puis ont été rapatriés. Je n'ai jamais lu de récit de cette histoire tragique dans un livre. La population elle-même n'en parle pas.. Qu'aurais je fais moi-même, si j'avais été présent ? J'étais au courant du massacre d'Oradour , des pendus de Tulle, et plus près de Morez,, du massacre de Dortan dans l’Ain, et encore plus près, du massacre des Rousses, dont je connaissais la plupart des  onze martyrs ; sans oublier le viol de la jeune fille et  l'horrible mort du serrurier. Cela ne prêtait pas à l’indulgence.

Morez a été libéré le 3 septembre 1944.

Le 1er décembre 1944,  je m’engageais dans la Première Armée pour la durée des hostilités avec demande d’une Unité Combattante et participais à la campagne d’Alsace puis  la victorieuse campagne d’Allemagne.

Ma démobilisation est datée du 01/10/1945.