Charles Profizi, au fil du temps...

Chapitre IV 

De Fontainebleau à Rome

23 janvier 1814  -  24 mai 1814

 

Le colonel de gendarmerie Lagorse suivait les ordres lorsqu'il affirmait conduire le Pape à Rome alors qu'il le mènerait en réalité à Savonne.

Pie VII était installé dans la première voiture, accompagné de monseigneur Bertazzoli . Lagorse suivait dans un second attelage avec le docteur Porta et les deux camériers du Pape.

La mission était de ne pas précipiter le voyage et de multiplier les étapes car Napoléon  espérait toujours un retournement de la situation militaire en sa faveur.

La route directe fut donc écartée pour prendre celle passant par Orléans où il arriva le soir même à11 heures, Limoges, Uzerche le 29 janvier, Cahors le 31 où il logea, Montauban le 1er février, Toulouse le 2 février, Carcassonne, Montpellier où il coucha, puis Nîmes le 6,  Tarascon, Brignoles, Fréjus, Nice. Lagorse eut l’honneur de faire arrêter le Pape dans sa petite propriété du Limousin et de lui présenter toute sa famille.

Tout le long du parcours et en particulier dans chaque ville, la population et même les autorités accueillaient le cortège dans une grande joie et une grande ferveur " j'ai beaucoup de peine à me débarrasser des importuns hommages qui me retardent ; les vêtements du personnage le décèlent et le bruit de notre arrivée nous précède de partout "    écrivait Lagorse. Parfois la haine contre l'Empereur se manifestait ouvertement . En particulier, au passage du Rhône sur un pont de bateaux, les acclamations étaient telles que Lagorse, étonné, demanda : " que feriez-vous donc si l' Empereur venait ici ? Nous le ferions boire, désignant le fleuve " fut la réponse. A Orgon ce fut du délire " corps constitués, clergé, musique, bannières, et il est impossible d'empêcher ces démonstrations autant qu'il est impossible de faire rétrograder  le Rhône "   écrivait encore Lagorse.

Le 9 février, les voyageurs atteignirent les abords de Nice. Les évêques, le préfet, vinrent à leur rencontre. Pie VII fut conduit en grande pompe à la préfecture où Pauline Borghèse vint s'incliner devant Sa Sainteté. Nice et les bateaux étaient pavoisés, illuminés par des milliers de cierges et de lampions. « Clergé, pénitents, processions, gardes à pieds, à cheval, tout était en l’air, des milliers de cierges éclairaient la scène. »  écrit encore La Gorse.

Après Menton,  la route était en si mauvais état, les chaos étaient si violents et dangereux, que l'on dû transporter le  Pape en litière ; tout le long du littoral ce fut une suite d'ovation populaire. Le 14 février, il arriva à Menton.

Le 16 février, le Pape atteignit enfin Savonne. Ce voyage volontairement  long avait duré vingt-cinq jours, alors que six jours, non compris le temps passé au Mont-Cenis, avaient suffi pour faire le trajet en sens inverse au mois de juin 1812.

Installé à Savonne, dans les appartements qu'il avait occupés pendant plus de trois ans lors de son premier séjour, le Pape avait quelque espoir de liberté. Il avait été reçu avec un grand respect par le marquis de Brignoles (fils de l'ambassadrice Madame de Brignoles), Préfet de Montenote,  successeur de Chabrol, qui n'avait pas eu les mêmes égards envers lui lors de son premier séjour.

Napoléon ne se décidait pas encore à libérer le Pape. Il  dictait encore ses instructions à Caulaincourt qui était en pourparlers à Châtillon avec les alliés : «  si l'on ne peut faire autrement on laissera replacer le Pape à Rome mais il faut qu'il reconnaisse le Concordat du 25 janvier 1813 et les arrangements faits de lui en France pour le clergé ».   La loi des armes allait rendre ces directives inutiles.

Pendant ce temps,  à Fontainebleau, le temps s’écoulait tristement. Les cardinaux vivaient dans l’angoisse car ils ignoraient la situation et l'état dans lesquels le Pontife pouvait se trouver.

Les connaissances qu'ils pouvaient avoir de la campagne, malgré les consignes de silence, leur apportaient certains espoirs.

Le 26 janvier, un officier de gendarmerie, suivant les ordres de la lettre de Napoléon du 21 janvier 1814 (NB*) au général Savary duc de Rovigo,  vint prévenir les seize cardinaux qu'ils devaient quitter Fontainebleau. Ceux-ci devaient prendre la route par groupes de quatre, avec l’escorte d'un officier de gendarmerie qui, en cours de route, leur donnerait le lieu de destination. Aucun sursis de départ ne fut accordé. Les cardinaux Mattei, della Somaglia, Dugnani,  partirent les premiers.  Le cardinal Pacca prit la route le 27 accompagné de son camérier et d'un maréchal des logis pour se rendre à Uzès. Le sous-préfet d'Uzès avait reçu les instructions de surveiller strictement le cardinal.

Le 5 février, les alliés au congrès de Châtillon, avait repoussé les propositions de paix, et par une note remise à Caulaincourt, duc de Vicence,  avaient  manifesté : " leur intention de replacer le Pape dans son ancienne capitale ".  Avant de recevoir cette note, Napoléon, craignant qu'un coup de main de ses ennemis ne lui enleva son prisonnier, avait décidé la restitution des Etats Pontificaux et adressé cette dépêche au duc de Rovigo.

 

Châvignon le 10 mars 1814 

 

"Ecrivez à l'officier de gendarmerie qui est près du pape  de le conduire, par la route d'Asti, Tortone, et Plaisance, à Parme d'où il le remettra aux avants postes napolitains. L'officier de gendarmerie dira au Saint Père que, sur la demande qu'il a faite de retrouver  son siège, j'y ai consenti, et que j'ai donné les ordres qu'on le transportât aux avants postes  napolitains." 

Napoléon voulait remettre le Pape aux Napolitains, parce que Murat occupait Rome.

Ce message parvenait à Savone le 17 mars dans la soirée.

 

Le surlendemain il écrivait au Prince Eugène de Beauharnais Vice Roi d'Italie:

 

Soissons le 12 mars 1814,

 

«  Voulant l’embarrasser ( le roi Murat), j'ai donné ordre que le Pape fut envoyé par Plaisance et Parme aux avants postes. J’ai fait savoir au Pape que, ayant demandé comme évêque de Rome, à retourner dans son diocèse, je le lui ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager en rien, relativement au Pape, soit à le reconnaître, soit à ne pas le reconnaître  »

 

Dès la réception des ordres, le Préfet de Montenotte informa le Saint- Père de la décision de l’Empereur et lui indiqua que le départ se ferait le lendemain.

« Demain on ne voyage pas, répondit le Pape c’est la fête de Notre Dame de la Miséricorde, notre libératrice, nous voulons la solenniser à Savone et le départ n’aura lieu que le jour suivant. » 35  Ce sursis d’un jour ne fut pas accordé.

Le lendemain matin à sept heures, le Pape au bras de Bertazzoli, arriva péniblement à la voiture attelée de six chevaux qui l’attendait devant l’Evéché. Le préfet et le colonel Lagorse s’installèrent dans une seconde voiture. Le médecin et le camérier prirent place dans une troisième voiture.

 

Savonne apprit rapidement  l'ordre de départ et la population accourut vers l'évêché. La foule de plus en plus importante faisait une ovation au Pape, demandait sa bénédiction ... Des femmes pleuraient ... Lagorse, donna rapidement l'ordre du départ pour la route d'Alexandrie afin de gagner Plaisance. La population suivit le cortège jusqu'à Lavagnola et continuait ses acclamations. Pie VII, par la fenêtre,   donnait par instants sa bénédiction à ces fidèles.

Le Pape arrivé à Cesene, le roi Joachim Murat sollicitait une audience pour lui présenter ses hommages. Après ses félicitations et ses compliments, Murat feignit d' ignorer le but du voyage du Pape et  lui demanda son projet. «  mais nous allons à Rome. pouvez vous l'ignorer ? il me semble que rien n'est plus naturel.

Mais  Votre sainteté veut- elle y aller malgré les romains ?

Nous ne vous comprenons pas

Les principaux seigneurs de Rome et de riches particuliers de la ville m'ont prié de faire passer aux puissances alliées un mémoire signé d'eux, dans lequel ils demandent à n'être désormais gouvernés que par un prince séculier. Voilà ce mémoire. J'en ai  envoyé à Vienne une copie ; j'ai gardé l'original et je le mets sous les yeux de Votre Sainteté pour qu'elle voit les signatures. »

Le Pape prit le mémoire que Murat lui présentait, et sans le regarder le jeta dans un brasier qui se trouvait là, puis ajouta: « maintenant n'est ce pas, rien ne s’oppose à ce que nous allions à Rome » 36 et avec un grand calme congédia Murat qui en 1809 avait envoyé des troupes pour assurer l'enlèvement du Pape. Comble d'audace perverse, Murat adressa aux romains une proclamation dans laquelle il se glorifiait d'avoir décidé le Saint Père à regagner enfin sa capitale !

Le 14 avril, Lucien Bonaparte, d’Angleterre,  écrivait au Pape « Permettez moi de féliciter du fond du cœur Votre Sainteté sur son heureuse et tardive délivrance pour laquelle nous n’avons cessé de faire des vœux ardents…quoique persécuté injustement par l’Empereur Napoléon, le coup du ciel qui vient de le frapper ne peut pas m’être indifférent. Voici depuis dix ans le seul moment où je me sens encore son frère. Je lui Pardonne, je le plains, et je fais des vœux pour qu’il rentre enfin dans le giron de l’Eglise…etc. »

Le 30 avril, Pie VII qui avait appris l’abdication de Napoléon et l’accession de Louis XVIII, lui écrivait de Cesene une lettre pour le féliciter, pour lui recommander les intérêts de la religion, la  restitution des états de la Sainte Eglise, et lui réclamer les archives enlevées de Rome..

Sans obstacles le retour triomphal  du Pape se poursuivait;

A Ancône où le Pontife arrivait le 12 mai, il fut reçu sous les acclamations de la foule, dans un délire de joie. Les chevaux sont dételés et la voiture tirée par des marins avec des cordes rouges et jaunes. Un arc de triomphe est dressé place Saint Augustin d'où le Saint Père donna sa bénédiction puis fut logé au Palais Pichi pendant deux jours avant de reprendre la route ; toujours dans une grande liesse populaire.

 Après être passé par Tolentino, Nepi, le Pape arrivait le 24 mai aux portes de Rome avec, dans sa voiture, les cardinaux Mattei et Pacca. Sous les murs de sa ville vingt deux orphelines vêtues de toge blanche et quarante cinq jeunes filles du Conservatoire de la Providence attendaient le cortège, tenant en main des palmes et chantant l'Hosannah. C'est précédé par  des prélats et des seigneurs séculiers du Gouvernement Provisoire, au milieu d'une joie indescriptible, d'acclamations d'une foule considérable que le cortège fit le parcours du Pont Milvio à Saint Pierre en passant par la Porte des Peuples .La ville était pavoisée, des banderoles souhaitaient la bienvenue à Sa Sainteté. Les emblèmes  Impériaux avaient disparu remplacés par les drapeaux Pontificaux. Sur le Corso on pouvait voir une grande toile représentant Pie VII, vainqueur de Napoléon, enchaîné et tiré par le diable.

A Saint Pierre la troupe (NB**) faisait une haie d'honneur. Pie VII gravit lentement les degrés de la Basilique, s'arrêta pour prier devant le tombeau de l'Apôtre, tandis que les cloches sonnaient à toute volée et qu'un Te Deum retentissait sous les voûtes.

Dans la soirée le Souverain Pontife regagnait le Quirinal.

On peut imaginer les sentiments du Saint-Père en retrouvant la ville qu’il avait peut être craint ne jamais revoir.

 

 

 

 

NB* Lettre de Napoléon au général Savary du 21 janvier 1814 : « …je suppose qu’ils pourraient être envoyés dans la Provence, dans la région de Gênes et du côté de Montpellier et de Nîmes. Aussitôt que j’aurai arrêté la liste vous prendrez des mesures pour qu’ils partent dans la nuit du 22 au 23, tous accompagnés d’officiers de gendarmerie, de manière que Fontainebleau et les environs de Paris soient libres de tous ces écclésiastiques. Il sera bon que l’on ne sache pas où se rend l’autre, et que vous les fassiez passer des routes différentes

 

NB** Cette troupe était commandée par le Général Pignatelli Cerchiara qui avait dirigé les soldats au Château Saint Ange et aux ponts du Tibre dans la journée du 5 juillet 1809, pour l’enlèvement du Pape !.