Charles Profizi, au fil du temps...

Chapitre  III

Fontainebleau, de la signature du Concordat

au départ de Fontainebleau

25 janvier 1813    -     23 janvier 1814

 

Napoléon demeura encore trois jours à Fontainebleau. Il décerna publiquement, la Croix d’Officier de la Légion d'Honneur aux cardinaux Doria et Ruffo. Monseigneur Bertazzoli fut nommé  Chevalier de l'Ordre de la Couronne de fer, (il ne la porta jamais) et de riches présents furent accordés  à ceux de ses collègues Italiens qui avaient à Fontainebleau secondé ses volontés. Bayanne  et Bourlier furent faits Sénateurs. Duvoisin fut fait Conseiller d'Etat, Officier de la Légion d’honneur et reçu le Grand Cordon de l’Ordre de la Réunion. Maury reçu aussi le Grand Cordon de l’Ordre de la Réunion. Joseph .Doria, Ruffo, Bertazzoli furent gratifiés chacun d’une tabatière en or avec le portrait de l’Empereur entouré de gros brillants. Le médecin du Pape obtint une pension de six mille francs et tous les domestiques du Pontife une gratification d’une année de service.

Le traité devait demeurer secret, mais il fallait pour Napoléon que la France et toute la catholicité se réjouissent du nouveau Concordat. Il fit avertir immédiatement les journaux, le Gouverneur de Rome, le Grand Chancelier du Royaume d’Italie, de l’arrangement qu’il venait de signer avec le Pape et les priait d’en faire connaître la substance par tous les moyens.

  Un Te Deum d'actions de grâces était demandé à tous les évêques de l’Empire. Par une lettre adressée au prince Borghèse et à la Grande Duchesse  Elisa, il les autorisait à laisser entendre que le pape allait s'installer à Avignon! L'impératrice Marie-Louise, sur la demande de son mari, envoyait aussitôt un message à son père l’Empereur d'Autriche.  « L’Empereur a arrangé aujourd’hui les affaires de la chrétienté avec le Pape, le Pape paraît très content, il est très gai et entrain depuis ce matin de bonne heure et a signé le traité il y a un quart d’heure : j’arrive juste de chez lui et je l’ai trouvé très bien portant, il a une très jolie figure, très intéressante, je me persuade que vous apprendrez avec autant de plaisir que moi cette réconciliation… » 

De son côté Napoléon adressait un courrier à l’Empereur d’Autriche : « Monsieur mon Frère et Cher Beau Père,

 Ayant eu l’occasion de voir le Pape à Fontainebleau et ayant conféré plusieurs jours avec Sa Sainteté, nous nous sommes arrangés sur les affaires de l’Eglise. Le Pape paraît vouloir s’établir à Avignon…j’envoie à Votre Majesté le Concordat que je viens de signer avec lui. Je désirerais que cette pièce ne fût pas encore publiée. »   

  Le public ayant été autorisé à se rendre au château, rapidement celui-ci connut une grande animation. Les fidèles venaient parfois de loin assister à la messe du dimanche célébrée dans la Grande Chapelle du Château. Les prélats de la région, fidèles au gouvernement, venaient présenter leurs hommages au Pontife qui les accueillait avec bienveillance, même les évêques « nommés » dans leurs nouveaux diocèses.

Des cérémonies s’accomplissaient, parfois, avec une certaine pompe qui rappelait d’assez loin celle du Vatican. L’Empereur avait envoyé une partie de sa Maison Civile et Militaire ainsi qu’un détachement de Grenadiers à pied et de Chasseurs à cheval de la Garde Impériale.

Si la nouvelle de la signature du Concordat provoqua une grande joie dans la population, celle du Pontife fut de courte durée.

  Rapidement après la signature du Concordat, Pie VII était retombé dans un profond découragement. Il pensait jour et nuit aux préjudices subis par l’Eglise et s’accusait de sa faiblesse. Ses remords portaient atteinte à sa santé et à son moral. Progressivement les « cardinaux noirs » éxilés apparaissaient à Fontainebleau : di Pietro, Litta, Gabrielli, furent les premiers à être reçus par le Pape.

  En recueillant les avis de ces trois cardinaux qui lui faisaient part de leurs regrets sur ce nouveau Concordat, le Pape, déjà très fatigué retombait dans un surcroît de remords et d’accablement. Il lui arriva, se croyant indigne  de monter à l’autel, de ne pas offrir le Saint Sacrifice.

  Libéré de Fenestrelles, après une captivité de trois ans et demi, le cardinal Pacca arrivait au Château le 19 février      « je connaissais le caractère modeste du Pape abattu par la maladie et les souffrances d’une longue captivité ; je le savais entouré de personnes vendues à l’Empereur…je compris alors que la lutte entre Barnabe Chiaramonti et Napoléon Bonaparte serait inégale, et de quel côté serait la victoire….»    mais sa surprise fût plus grande lorsque, introduit dans les appartements pontificaux, il aperçut un vieillard, voûté, amaigri, les traits tirés, les yeux enfoncés et d’une grande tristesse.  Pacca très ému se jeta à ses pieds lui exprimant son affection et son respect, mais le Pape l’interrompit « Ma ci siamo in fine sporcificati  quei  cardinali  ci strascinarono al tavolino e ci fecero sottoscrivere »  21   (Nous avons fini hélas par nous rouler dans la fange, ces cardinaux m’ont traîné à cette table et m’ont fait signer.)

Pie VII le fit asseoir à côté de lui, mais la conversation à peine ébauchée fut interrompue par l’arrivée des cardinaux Français.

  Le lendemain, le Saint- Père reçu Pacca, lui confia ses remords, son désespoir et sa crainte de devenir fou comme Clément XIV. Le Cardinal le conjura de reprendre courage, lui affirma  « à tous les maux il est un remède » puis, arrivé de Reims, Consalvi essaya, lui aussi, d’apporter réconfort et consolation à son maître.

  Consalvi et Pacca avaient le devoir de se rendre à  Paris pour saluer le couple impérial. Cela n’était pas du goût de Pacca, mais il ne pouvait pas l’éluder. Arrivé dans la Grande Salle des Tuileries, le Ministre des Cultes le présenta à l’Empereur « c’est vous Pacca qui avez écrit la Bulle d’excommunication ? .mais maintenant, tout cela est oublié. »  Il  faisait allusion à l’article X du Concordat promettant amnistie à ceux qui avaient encouru son indignation.

Parmi les cardinaux autorisés à loger au palais il y avait Consalvi, Pacca, J. Doria, Gabrielli, Della Somaglia, Bertazzoli. Les cardinaux logés en ville étaient : F Ruffo, Pizzoni, Spina, Scotti, Pignatelli et Galeffi. Chaque cardinal avait avec lui, un abbé et deux domestiques.

  Après quelques jours passés à Paris, le bouillant cardinal Pacca rentra à Fontainebleau, où il trouva de nombreux cardinaux venus de toute la France. Le Souverain Pontife leur avait demandé de lui donner par écrit leur opinion sur la Convention.

Trois groupes se  constituèrent :

  Le premier, favorable à l’accord, conseillait la ratification avec quelques amendements.

  Le deuxième demandait de reprendre les négociations depuis le début.

  Le troisième, le plus nombreux, avec Consalvi et Pacca, voulait purement et simplement rejeter le traité.

Certains objectèrent que la rétractation officielle du Souverain Pontife risquait de mettre en cause l’infaillibilité  pontificale….Il fut rétorqué que l’infaillibilité n’était pas en cause puisque la convention signée ne touchait en aucune manière le dogme.

Contrairement à ce qui avait été convenu , le projet qui devait rester secret, avait été présenté au Sénat le 13 février 1813 sous le titre de Concordat , déclaré loi de l’Etat et publié dans le Moniteur.

Pie VII fut donc conforté  dans sa résolution d’une lettre de rétractation, écrite de sa propre main à l’Empereur.

  Ce travail de rédaction fut assez long et difficile. Le Pape fatigué ne pouvait travailler longtemps. Par crainte de fouilles de son appartement pendant la messe, il ne laissait aucun papier. Le soir Pacca les emportait, et ils étaient ramenés le lendemain matin par Consalvi. Par sécurité  chacun des cardinaux en reçut une copie.

Cette lettre autographe, du 24 mars 1813 fut confiée à Lagorse pour être remise à L’Empereur. Du coup le Pape parut apaisé et retrouva le sommeil. En revanche, la lettre du Pontife  arrivée aux Tuileries fut très mal accueillie et mit l’Empereur en fureur. Elle anéantissait ses espoirs de réconciliation qu’il désirait spectaculaire avec le Saint Siège et compromettait l’alliance avec l’Empereur d’Autriche. Selon Chaptal « il accusait en termes vils et injurieux tous les cardinaux qui formaient son conseil ».    Voulant feindre de ne pas avoir reçu cette lettre,  aussitôt il écrivit à Bigot de Préameneu : « Le Ministre des Cultes gardera le plus grand silence sur la lettre du Pape que je veux, selon les circonstances, pouvoir dire avoir reçue ou pas reçue….le Concordat est désormais une loi d’Etat. Sa Majesté la regarde comme un traité plus sacré que tous les autres. »

Napoléon percevait une modification de l’esprit du haut clergé. En effet Barral et Duvoisin se posaient des questions sur l’intérêt du Concordat. Fesch était plus critique sur le bien-fondé du Concordat. Malgré cela, envoyé par l’Empereur pour rendre visite au Pape, l’oncle ne fut pas reçu. Maury demeurait très fidèle à Napoléon, et ne cachait pas sa réprobation à la lettre de rétractation du Pape.

Lagorse qui était chargé de la surveillance du Château n’hésitait pas à insinuer des formations de complots à Fontainebleau…aussi reçut-il de nouveaux ordres de Napoléon :Le public ne sera plus admis à la messe du Pape ; la cérémonie du baisement de pied sera supprimée ; les Sœurs Grises renvoyées. Napoléon ajoutait : « puisqu’on ne peut rien faire pour la religion, il faut que du moins on ne fasse rien contre l’Etat » 

Lagorse le 5 avril,  se présenta à six heures du matin chez Consalvi pour lui lire à haute voix  les ordres et la consigne de ne plus s’occuper des affaires de l’Eglise «  A partir de ce jour, vous n’écrirez aucune lettre, vous resterez dans une inaction absolue, vous vous bornerez à faire des visites à Sa Sainteté des visites de politesse…à la moindre transgression, la moindre lettre écrite en Italie ou ailleurs, quel qu’en soit l’objet, non seulement vous deviendrez suspect à l’Empereur mais compromettriez votre liberté. »

Consalvi, sans mot dire, apposa sa signature en ajoutant : « j’ai lu la déclaration ci-dessus ».

  Lagorse continua sa démarche auprès des autres cardinaux, qui tous signèrent en silence. Ce même jour le Cardinal di Pietro fut réveillé en pleine nuit et envoyé  en prison à Auxonne sous le fallacieux prétexte de s’être montré hostile aux négociations et de mauvais conseils pour Pie VII. Le Pape, avisé du nouveau coup porté contre un de ses conseillers, baissa la tête et se confina encore plus rigoureusement dans son appartement, en partageant son temps entre la prière et la méditation. Les cardinaux s’isolaient eux aussi, dans un prudent silence. Ils s’armaient de patience, espérant que le temps, les alliés, la Providence travailleraient pour l’Eglise.

Le 15 avril 1813 Napoléon quittait les Tuileries pour se rendre en Allemagne combattre les coalisés, confiant en son étoile, persuadé de  revenir victorieux et imprimer sa loi à ses ennemis et au Pape.

  Après le départ de l’Empereur, la vie parut moins oppressante au château pour les prisonniers.

  Pie VII dînait seul. Mattei, Pacca, Consalvi, di Pietro, dînaient ensemble puis se réunissaient le soir dans la maison du Cardinal Pignatelli ou dans celle de Scotti .Portes closes ils s’entretenaient des nouvelles qui filtraient malgré les consignes. Pendant la journée, les cardinaux s’organisaient pour partager leur temps afin de tenir compagnie au Pape qui refusait de sortir de ses appartements .Ils évitaient de traiter de sujets qui pouvaient affecter Sa Sainteté. Pie VII aimait parler avec eux de sujets familiers qui lui rappelaient sa vie à Tivoli ou Immola. Rovigo, Ministre de la Police Générale, se trompait lorsqu’il affirmait que le Pape ne lisait pas et se complaisait dans l’oisiveté. C’était un homme de prière, de méditation. Il s’était fait procurer, par le Supérieur de Saint-Sulpice, les œuvres de Saint Léon, le Droit Canonique de Perringre, des ouvrages de Fénelon, des écrits théologiques de la bibliothèque de Ferrari. Pacca répondit aux allégations de Rovigo : « Ignorez vous donc, qu’une personne pieuse n’est jamais oisive en présence d’un crucifix ou d’une image de la Sainte Vierge et que ces deux objets sacrés sont pour elle comme une vaste et précieuse bibliothèque, où elle peut puiser à toutes les heures du jour et de la nuit. » 

Le Pape eut rapidement connaissance de la victoire de Napoléon à Lutzen. (2 mai 1813). L’Impératrice Marie-Louise écrivit aussitôt au Pape pour l’informer de l’événement qui devait réjouir le Saint Père.

  Le Pape, après mûres réflexions et hésitations, lui adressait une lettre courtoise mais libellée de façon à ne pas risquer sa publication dans les gazettes et l’irritation des coalisés. Il y inséra :  «Nous ne devons pas cacher à votre Majesté en sa qualité de fille dévouée du Saint-Siège, qu’à la vue de son pli nous crûmes qu’il contenait la révocation des très dures mesures qui ont été prises ici contre notre personne et contre nos cardinaux. Si jamais Votre Majesté n’en a entendu parler, qu’elle veuille s’en informer et savoir comment on a pu donner des ordres si contraires aux droits de l’Eglise et au droit des gens… » 

Après ces premiers succès, non définitifs, on connaît la suite…les revers commençaient…et l’Empereur d’Autriche sur qui Napoléon comptait, allait conclure, contre son gendre, un accord avec la Prusse et la Russie !

Malgré le mur de silence imposé à Fontainebleau, les évènements étaient connus, et le Pape, ainsi que les cardinaux, suivaient avec attention les pourparlers en cours à Prague. Pie VII, comprenant que l’avenir de l’Europe allait se dessiner au congrès de Prague, écrivit à l’Empereur d’Autriche pour demander la restitution de ses états. La lettre fut confiée à un homme dévoué au Saint-siège, le Comte van der Wrecken, qui devait la donner au nonce Severelli pour la remettre à l’Empereur. Ce souverain « aux entrailles d’Etats » suivant le mot de Talleyrand, préférait sacrifier sa fille à sa politique, et quelques mois plus tard, il concluait un traité avec Murat où il était prévu pour le roi de Naples un agrandissement de territoire à prendre….sur les possessions pontificales !

Napoléon dut repasser le Rhin avec ses troupes L’étau se resserrait.

Le 9 novembre 1813, l’Empereur regagnait Saint-Cloud. Les énormes préoccupations de ces moments dramatiques ne l’empêchaient pas d’envisager un retournement de situation et un arrangement avec le Pape, sans abandonner ses exigences sur Rome .Il ne tenait pas compte du message que lui avait adressé  l’évêque de Nantes Mgr Duvoisin, où il avouait ses erreurs et ajoutait : « je supplie l’Empereur de rendre la liberté au Pape… cette captivité afflige toute la chrétienté et combien il y a d’inconvénients à la prolonger…il serait nécessaire au bonheur de Sa Majesté que Sa Sainteté retournât à Rome . »  

Les cardinaux, patients, attendaient l’issue de cette guerre et étaient décidés à ne pas reprendre la discussion avant la paix des armes. Et comme l’écrit Pacca :  «il ne fallait pas mécontenter les monarques alliés en leur faisant croire à une réconciliation prochaine entre Bonaparte et le Pape, et même leur faire oublier l’excès de condescendance dont on avait usé pour la solennité du couronnement impérial. » 

Talleyrand eut l’idée d’envoyer à Fontainebleau la marquise de Brignole pour reprendre les pourparlers. Ce choix surprenant s’expliquait par les rapports cordiaux qu’elle et sa famille entretenaient avec Consalvi et leur attitude très digne envers le Pape pendant sa captivité à Savone…néanmoins, rapporte Pacca « on lui fit répondre, que ce n’était ni le lieu ni le temps de traiter les affaires de l’Eglise » 

Napoléon cherchait toujours un négociateur. Mgr de Bayanne proposa le cardinal Fesch qui était revenu dans les grâces du Saint Père mais l’Empereur refusa son oncle. Le ministre des Cultes, Bigot de Préameneu, consulté, proposa  Mgr Fallot de Beaumont qui venait d’être nommé à Bourges mais non institué par Pie VII. Il se présenta à Fontainebleau le19 novembre. Le Saint- Père reçût l’évêque ambassadeur avec bienveillance, mais lui signifiât aussitôt qu’il ne fallait pas lui parler des affaires politiques. Après quelques paroles aimables, il lui donna son anneau à baiser et le fit raccompagner. Une autre démarche fut tentée auprès du Pontife . Mgr de Beaumont retourna le 31 décembre  au Château, dîna avec Pacca et Consalvi, mais Pie VII réitéra son refus de reprendre des discussions dans de telles circonstances.

La situation militaire se dégradait pour Napoléon qui craignait aussi de voir Rome tomber entre les mains de son beau-frère Murat «  ce traître extraordinaire » il préférait encore restituer les Etats Pontificaux qu’il ne pouvait plus conserver. Le ministre Borghèse renvoya M.de Beaumont à Fontainebleau, porteur de la lettre « Très Saint Père, je me suis rendu auprès de Votre Sainteté pour lui faire connaître que le roi de Naples ayant conclu avec la coalition une alliance dont il paraît qu’un des objets est la réunion de Rome à ses Etats, Sa Majesté l’Empereur et Roi a jugé conforme à la véritable politique de son empire et aux intérêts du peuple de Rome de remettre les Etats Romains à Votre Sainteté. Elle préfère les voir entre les mains de Votre Sainteté plutôt qu’entre celles de tout autre souverain, quel qu’il soit.

Je suis en conséquence autorisé à signer un traité par lequel la paix serait rétablie entre l’Empereur et le Pape…Cette convention ne saurait être relative qu’aux objets temporels et au Pape comme souverain de Rome. » 

  On arrivait à la situation paradoxale et ironique où c’était Napoléon qui priait le Saint Père d’accepter la restitution de ses Etats ! Pie VII demeura ferme « Dieu sait les larmes que j’ai répandues sur le Concordat que j’ai eu le malheur de signer ; j’en porterai la douleur jusqu’au tombeau et c’est un sûr garant que je ne serai pas trompé une autre fois.. »     M de Beaumont se tut, baisa la main du Saint Père et quitta le Château.

N’acceptant pas de voir le Pape délivré par les coalisés, Napoléon, trois jours avant de repartir pour l’armée, se résigna à donner ses ordres à Savary.

« Faites partir cette nuit et avant trois heures du matin le Pape pour se rendre à Savone. Il aura dans sa voiture l’évêque d’Edesse. L’adjudant du palais le mènera à Savone. Une autre voiture transportera les domestiques en ayant soin de tenir une distance suffisante pour que le voyage soit déguisé. Les voitures passeront le Rhône à Pont-Saint-Esprit et se dirigeront vers Savone par Nice sous prétexte d’éviter la montagne. L’adjudant du palais dira qu’il le mène à Rome où il a ordre de le faire arriver comme une bombe. Arrivé à Savone le Pape y sera traité comme précédemment. Concertez vous avec le Ministre desCultes, aujourd’hui, pour me faire connaître l’état des cardinaux, et où il est nécessaire de placer chacun d’eux.»  

Lagorse, à la lecture des ordres reçus, se précipita chez le cardinal Mattei qui se trouvait en compagnie de plusieurs confrères et leur annonça : «J’ai une grande nouvelle à vous apprendre ; j’ai reçu l’ordre de faire partir demain le Pape et de le ramener à Rome. Pour vous il n’y a rien de nouveau. Si vous aviez montré plus de prudence et plus de modération, toutes les affaires seraient terminées à la satisfaction générale. »     puis il se rendit chez le Pape et le pria de se préparer à partir le lendemain matin pour Rome. Le Pape reçut la nouvelle avec calme et demanda à être accompagné par deux ou trois cardinaux. Lagorse répliqua que seul Bertazzoli était autorisé à prendre place dans la voiture.

Le lendemain, 23 janvier 1814, après avoir dit sa messe, le Pape réunit les prélats et leur dit « Sur le point d’être séparé de vous, sans connaître  le lieu de notre destination, nous avons voulu vous rassembler ici pour vous manifester nos intentions. Nous vous recommandons, quelque part que  vous soyez transférés, de faire en sorte que toutes vos actions expriment la juste douleur que vous causent les maux de l’Eglise et la captivité de son chef. Nous vous recommandons expressément de fermer l’oreille à toute proposition relative à un traité sur les affaires spirituelles ou temporelles, car telle est notre absolue et ferme volonté… »     Le Saint Père confiait une lettre à Mattei ; demandait aux cardinaux de refuser toute proposition de poste, de dignité, de pension du gouvernement impérial, de n’assister à aucune cérémonie en l’honneur du roi de Rome, d’éviter de paraître en public, puis il embrassa chacun des prélats ; descendît le grand escalier au bras de Bertazzoli. Lagorse se trouvait en bas des marches,  il l’aida à s’installer dans la voiture. Une grande émotion étreignait tous les présents à ces adieux.

Le Pape passa la main par la portière, donna une dernière bénédiction, puis la berline partit en direction d’Orléans. C’était le 23 janvier 1814 à 11 heures..

Ironie du sort…trois mois plus tard, Napoléon, brisé, faisait ses adieux au même endroit. !