Charles Profizi, au fil du temps...

Chapitre  I

Transfert de Pie VII de Savone à Fontainebleau

9 juin 1812   -   19 juin 1812

 

Au cours de l'hiver1811 et du printemps1812, la vie du Saint- Père captif à Savone fut relativement calme puisque Napoléon était tout occupé à préparer l'expédition de Russie. Il était convaincu que la campagne serait rapide, et qu’il rentrerait en triomphateur, quelques semaines plus tard à Paris. Néanmoins, au cours de sa guerre, il se faisait adresser par son ministre des Cultes Bigot de Préameneu des nouvelles fréquentes sur la situation de l’Eglise en France. Sentant que la discorde avec Rome et la captivité du Pape à Savone indisposaient l'opinion publique, il jugea utile de résoudre la brouille avec Pie VII, mais en lâchant le minimum de concessions pour parvenir à un accord. Il avait en mémoire le premier Concordat de 1801 qui avait apaisé les esprits, amené la paix intérieure et servi sa puissance. Avoir le chef de l’Eglise à sa portée, et par l’ascendant de sa présence lui imposer plus facilement ses volontés, tel était le but que se proposait Napoléon. Il n’était pas indifférent non plus, en traitant avec le Pontife, de donner satisfaction à son beau-père l’Empereur d’Autriche et à ses sujets catholiques.

Pour justifier la nécessité de ce transfert, Il trouva un prétexte fallacieux. De Dresde, le 22 mai 1812, Il écrivit donc ses ordres au Prince Borghèse, Gouverneur des Départements Français au delà des Alpes :

 "….Venant d'apprendre que les vaisseaux Anglais croisaient devant Savone, je pense qu'il est nécessaire de mettre  le Pape en sûreté. En conséquence, vous chargerez le préfet et le commandant de la gendarmerie de faire partir le pape avec ses gens. Le pape aura son médecin dans sa voiture. Les précautions seront prises pour qu'il traverse Turin de nuit, qu'il ne s'arrête qu'au Mont-Cenis, qu'il traverse Chambéry et Lyon de nuit, qu'il soit ainsi à Fontainebleau où les ordres seront donnés pour le recevoir ... Je désire que le plus grand secret soit gardé…. " 

Par le même courrier le général Savary, duc de Rovigo, ministre de la Police Générale envoyait des instructions très détaillées ; le Pape devra mettre de simples habits pour ne pas être reconnu,  son départ devra être absolument ignoré de tous. Deux officiers de gendarmerie, déguisés en bourgeois, auront pour mission de se rendre, l’un à Lanslebourg,  l’autre au Mont-Cenis où ils devront fermer le passage du col et faire évacuer toutes les personnes de passage. Le Colonel Baron Lagorse accompagnera le pape jusqu'à Fontainebleau. Chabrol, Préfet  de Montenote, restera à Savone pour donner le change et le service se poursuivra comme si Pie VII était là. Les repas seront montés dans l'appartement pontifical et redescendus une heure plus tard

Les sentinelles  continueront leur faction. Le préfet présentera, comme d'habitude, ses devoirs au Souverain Pontife et écrira de faux rapports sur l’état de santé et le rhume du pape.

Le mercredi 9 juin 1812 à  la tombée de la nuit, une première voiture partit avec le valet de chambre du pape et un policier ... à minuit, par une porte dérobée,  Pie VII, vêtu comme un simple prêtre, suivi de son  médecin, quittait l’évêché accompagné de Lagorse ... Une calèche, déjà attelée, lanternes éteintes attendait. Pie VII s’y  installa et le docteur Porta,  médecin du Pape,  prit place à ses côtés. Lagorse grimpa sur le siège à côté du cocher. L’équipage se mit en route. Le plus silencieusement possible, traversa la ville endormie à pas lents, puis ayant gagné la grande route fila à vive allure vers Alexandrie.

Au lever du jour, le pape fût reconnu par un ouvrier et la nouvelle s'ébruita rapidement. Le Préfet Chabrol, très en colère, fit venir l'homme, le traita de visionnaire et le somma de se rétracter, le menaçant des pires ennuis.

Dorénavant les stores de la voiture furent soigneusement baissés. Sur ordre de l'empereur, Monseigneur Bertazzoli, évêque d’Edesse, se rendit à Stupini pour prendre place aux côtés du Saint-Père ...pour  repartir au grand galop vers la route des Alpes.

Ce voyage effectué à une cadence accélérée, sur des routes difficiles, en lacets,  fatiguait énormément le Pape qui avait soixante dix ans, et qui souffrait en outre d'une infection  urinaire... Chaque chaos lui déclenchait des douleurs qu'il essayait de dissimuler, qui devenaient de plus en plus aiguës et ses traits s’altéraient très rapidement.

L'équipage arriva enfin le vendredi 12 juin, vers deux heures du matin devant l'hospice du Mont-Cenis. Le moine de la porte, apercevant le pape au fond de la voiture crut qu'on lui amenait un moribond.

L’abbé de l’hospice, Gabet se trouvait à son couvent de Suse lorsque Sa Sainteté y passa. Sur le renseignement qui lui fut donné par la femme d’un boulanger qui l’avait reconnu malgré son travestissement, l’abbé partit sans hésiter pour se rendre à l’hospice du Mont-Cenis et l’y recevoir lui-même….mais pour y arriver avec beaucoup de peine et deux heures trop tard…..

L’épuisement du Souverain Pontife, la forte fièvre qu'il présentait commencèrent à inquiéter sérieusement son entourage qui craignait le pire. Lagorse  écrivit immédiatement à Borghèse pour lui expliquer la situation, « il lui semblait impossible de reprendre sans gros risques la route avant plusieurs jours ».

Au reçu du courrier, le prince Borghèse fut atterré, mais les ordres de l'empereur étaient formels, le voyage devait s'effectuer en toute célérité ... Aussi, lui répondit-il: «  je sens toute la difficulté de votre position  mais je ne puis que vous engager à  partir »

La nuit du pape fut très agitée ... Lagorse, anxieux, envoya un second courrier au prince: «  la fièvre va en augmentant je ne puis pas l’impossible et le pape déclare qu'il se jettera sur la route et demanderait à y expirer ... En ce cas, le secret serait bien moins observé! .. »

Porta, le médecin du Pape, affirma que le vieillard ne pourrait pas faire quelques lieux sans risquer la mort et réclama d'urgence le secours d’un chirurgien pour remédier à la rétention d'urine dont souffrait Pie VII.

Lagorse, de plus en plus inquiet, envoya un troisième courrier au prince Borghèse  pour le prier de lui envoyer de toute urgence, de Turin, un chirurgien muni de sondes, de seringues et des bougies urinaires.

Une journée de douleur et de fièvre se passa ; une nuit affreuse lui succéda.

Lagorse envoya un quatrième courrier:

«  la vessie est enflammée ... Le voyage la gangrènerait ... Sans être médecin on peut prévoir facilement un accident funeste….» 

Le prince Borghèse était terrorisé d'inquiétude, mais n’osait prendre de décision qui aurait pu fortement contrarier l'Empereur.. il dut, attendre une réponse de Savary à qui il avait envoyé une dépêche. La réponse était terrible dans sa rigueur: « le capitaine Lagorse ne peut dans aucun cas rester au Mont-Cenis; il faut qu'il fasse faire un lit dans la voiture et qu’il y mette son médecin  » 2  Le prince fit aussitôt partir la dépêche à Lagorse et lui signifia par le même courrier qu'il n’enverrait pas de médecin à l'hospice car il pensait que cela pourrait engager à prolonger son séjour au Mont-Cenis , puis, pour dégager sa responsabilité, il écrivit à Savary «  si le capitaine ne part pas ... Il en sera le seul responsable, il vous répondra des comptes de sa conduite ».  

 Pris dans un terrible dilemme Lagorse, après de difficiles hésitations, décida de suivre les consignes, mais auparavant il convoqua au Mont Cenis le chirurgien de Lanslebourg, un certain Claraz. Celui-ci arriva avec ses instruments sans connaître le personnage pour qui il était appelé.

 Sa première surprise passée, le chirurgien donna calmement ses soins au Pape en proie à d’atroces souffrances puis il expliqua à Lagorse qu'il était impossible de reprendre le voyage sans risques mortels ... Lagorse s'inclina devant la fermeté des propos.

 Le lendemain, un léger mieux était apparu, et Claraz interrogé  par l'officier répéta son veto, mais, sur l'insistance de Lagorse,  Claraz finit par répondre: «  si le départ est inévitable, il faut au moins faire escorter  le  malade par un chirurgien… » 

Lagorse sautant sur ces paroles ordonna alors à Claraz d’accompagner la voiture.

Les préparatifs commencèrent aussitôt ; on aménagea un petit lit dans la voiture. Le chirurgien à qui Lagorse avait demandé de ne pas parler du départ du Pape, passa outre et avertit le Saint Père. Celui-ci convaincu qu’il allait mourir en cours de route demanda que la messe fût dite dans sa chambre. Dom Gabet apporta la communion sous forme de viatique. Le Souverain Pontif confia l’anneau pontifical à Mgr Bertazzoli en lui disant dans un souffle de douleur

« Pour mon successeur, pour le futur Pape ».   Après l’installation du Souverain Pontif dans la voiture, Porta à ses côtés et le chirurgien sur le siège avec le cocher, on reprit la route à vive allure…il était dix heures du soir le lundi 15 juin.

 On peut imaginer quel fut le calvaire de ce vieillard presque agonisant, pendant les quatre longues journées que dura la suite du voyage, où il ne descendit jamais de sa voiture.

Les consignes restaient strictes; rouler le plus vite possible, les grandes villes n'étaient traversées qu’à la nuit tombée; les arrêts et changements de chevaux se faisaient dans les villages; les rideaux étaient toujours  baissés

Pendant ce temps le Saint- Père se nourrissait à peine, le plus souvent d'un œuf, d’un bouillon, d'une tasse de chocolat, parfois d’un fruit.

Claraz et Porta se relayaient auprès du pape pour lui donner leurs soins, lui tenir compagnie et le réconforter. La traversée de Lyon fut pénible, les rues mal pavées provoquaient de fortes trépidations. Claraz devait protéger la tête du Pontife qui risquait de heurter les parois. Pie VII essayait de retenir ses gémissements, on l'entendait murmurer: «  que Dieu lui pardonne, pour moi j'ai déjà pardonné ».

Une très longue lettre manuscrite du docteur Claraz qui avait accompagné le Pape du Mont Cenis jusqu'à Fontainebleau, relate le voyage. Adressée en date du 15 septembre 1814 au Secrétaire de la Maison du Saint Père, Mr Cereghelli ; elle se trouve au British Muséum sous le numéro 8389. En voici quelques extraits: " après son départ de Savonne, le Saint Père arrivait à Suse le jeudi soir 11 juin 1812.Malgré la pénible course qu'il venait de faire, accablé de chagrin, de fatigue et de douleur, il lui fallut  continuer la route! On fut obligé d'arrêter la voiture plus de quarante fois pour lui donner le temps de satisfaire ses besoins, mais c’était inutilement et les douleurs augmentaient ... Sa Sainteté arriva à l'hospice du Mont-Cenis le vendredi entre deux et trois heures du matin dans un état tel, suivant le rapport que m'en firent les religieux, qu'ils crûrent ... que le Saint Père allait rendre sa belle âme à Dieu, et finir sa douloureuse carrière ...

Je n'étais pas à l'Hospice quant le Saint Père y arriva ... Il fut reçu par Dominique Dubois procureur de l'Hospice, qui le logea dans la chambre spécialement réservée à Napoléon ... La gendarmerie de la garnison fut mise sur pied ... Toutes les maisons des propriétaires,  les refuges et même l'Hospice furent exactement visités. Tout ce qui  était étranger, même les voyageurs logés chez les moines, furent obligés d'évacuer de suite le Mont-Cenis .. »..

 

Le 19 juin, vers midi, les voyageurs arrivaient enfin au château de Fontainebleau, devant la grille dela Courdu Cheval Blanc, aujourd’hui  Cour des Adieux.  Une mauvaise surprise les attendait. Le chef de la conciergerie, Mr Ribes qui  n'avait pas reçu d’ordre, très embarrassé de cette situation déclara qu’il ne pouvait rien prendre sur lui et qu’il allait en réferer à ses supérieurs.  Toutefois par respect pour le Souverain Pontife et devant son aspect très souffrant il proposa de l’installer dans une maison en face dela Grilled’honneur dela Courdu Cheval Blanc, appartenant à Mr Moreau, ancien secrétaire greffier du Conseil d’Etat privé du Roi. Ce fut dans cette maison que Pie VII passa les quelques premières heures de sa captivité à Fontainebleau

  

Les médecins installèrent le Pape dans l'une des chambres, et le capitaine Lagorse, dépité de cet incident, adressa un message à Paris pour signaler l'arrivée du Pontife. Peu après son installation provisoire dans la chambre de cette maison, Pie VII reçut la visite du Duc de Cadore, Intendant de la Couronne, qui apportait les instructions tardives de mettre immédiatement en état les appartements habités, huit ans plus tôt, par le Pontife à l’occasion du sacre de Napoléon.

Le même soir le Pape était transporté dans la Cour d'Honneur du Château de Fontainebleau .Au bras de Porta il monta péniblement et lentement les marches de l’escalier du Fer à Cheval et arriva à la chambre qu'il avait occupée. Il avait enfin un lit, et, épuisé il put se  coucher