Charles Profizi, au fil du temps...

Élection de Pie VII

au

Conclave de Venise

 

1er décembre 1799 --- 14 mars 1800

 

Il faut se replacer dans l’atmosphère troublée et agitée de l’époque pour comprendre les problèmes auxquels étaient confrontés les cardinaux réunis en conclave à Venise à partir de ce premier décembre1799 pour l’élection d’un nouveau pape.

Le Pape défunt Pie VI a enduré durant les trois dernières années de sa vie une existence mouvementée, des moments tragiques; une succession d’événements l’ont déchiré dans son âme et dans sa chair :

 
  • la Révolution Française et son cortège de crimes.

  • la Constitution Civile du Clergé contraignant les prêtres au choix tragique entre soumission et clandestinité.

  • les maximes qui tendaient à détruire tout sentiment de religion.

  • la campagne d’Italie conduite avec génie par Bonaparte, accompagnée du parfum enivrant de la liberté mais aussi de drames.

  • le Traité de Tolentino en février 1797 imposant l’abandon d’Avignon, du Comtat Venaissin et la cession des trois Légations Papales à la République Cispadane.(Ravenne- Ferrare- Bologne)

  • l’entrée des troupes françaises à Rome le 15 février 1798 à la suite du meurtre du général Duphot, et l’établissement le 20 de la République Romaine.

  • l’occupation de Venise par les Autrichiens.

  • son arrestation et son exil : par ordre du Directoire. Pie VI d’abord captif dans ses appartements fut dépouillé de ses bagues et même de l’anneau pontifical dit anneau du pêcheur qui tient son nom parceque Pierre a été choisi par le Christ pour devenir « pêcheur d’hommes » ; il reçut le 20 février à quatre heures du matin l’ordre de quitter Rome pour Sienne, la Chartreuse de Florence, Grenoble, et après un long et pénible voyage arrive à Valence (France). A son passage à la Chartreuse de Florence, il eut la consolation de recevoir les hommages du roi de Piémont-Sardaigne Charles Emmanuel IV et de son épouse la reine Clotilde France, sœur de Louis XVI. Clotilde pria le Pontife d’accepter un anneau de grand prix. Le Pape l’ayant placé à son doigt, promit que s’il le pouvait, il le porterait toute sa vie. Pie VI avant de mourir ordonna que l’on retira de son doigt l’anneau de paix qu’il avait reçu de la reine Clotilde et qu’on le remît au successeur qu’élirait le Sacré Collège.

Début octobre 1799 parvint à Rome la triste nouvelle de la mort de Pie VI décédé le 19 août en exil  à Valence (France). Il avait gouverné le Saint Siège plus de 24 ans ; le plus long pontificat depuis Saint Pierre.

En prévision des difficultés que pourrait rencontrer la tenue d’un conclave, Pie VI avait, par trois Actes successifs,  modifié les règles fixées par ses prédécesseurs.

  • le 11 février 1797 les Armées Françaises ayant envahi les Etats de l ‘Eglise, Pie VI par un Bref du 17 février prolongeait les délais prescrits pour la désignation de son successeur.

  • après les émeutes populaires à Rome, une Bulle du 30 décembre 1797 donnait aux cardinaux le droit de déterminer eux-mêmes le lieu et la date du Conclave.

  • un acte du 13 novembre 1798, reprenant la Bulle, précisait, afin de faciliter la tenue du Conclave, que le plus ancien des cardinaux en fixerait le lieu sur le territoire d’un prince catholique et convoquerait le Sacré Collège.

Compte tenu des événements, le Siège Pontifical ne pouvait pas rester vacant trop longtemps, aussi le Cardinal Albani expédia-t-il comme cela lui incombait en qualité de Doyen, les 47 convocations pour le Conclave aux cardinaux. :

Albani -Antonelli - Duc d’York - Valenti - Gonzaga - Caraffa - Trajetto - Zelada - Calcagnini - Mattei - Joseph Doria - Livizzani - Borgia - Caprara - Vincenti - Maury - Pignatelli - Roverella - La Someglia - Antoine Doria - Braschi - Carandini - Flangini - Rinuncini - Onorati - Giovanetti - Gerdil - Martiniana - Herzan de Harras - Bellisomi - Chiaramonti - Lorenzana - Busca - Dugnani - Ruffo - de Pratis - Mendoza - Sentmanat - Gallo - La Rochefoucault - Rohan - Montmorency - Laval - Frakenberg - Migazzi - Bathyany - Ranuzzi - Zurlo -

Les Cardinaux Antici - Altieri - Vincenti qui s’étaient sécularisés par pusillanimité ou par intérêt pendant la Révolution Romaine n’avaient pas été convoqués ; en dépit de cela le Cardinal Antici se présenta à la grille du Conclave mais comme il avait donné quelques temps auparavant sa démission, acceptée par un Bref auquel avaient adhéré 37 Cardinaux, ses collègues refusèrent de l’admettre en leur sein.

Les cardinaux auraient pu se rendre à Rome, siège traditionnel des Conclaves ; l’ordre y était revenu, mais le Sacré Collège se méfiait de la Cour des Deux Siciles qui rêvait d’agrandir ses états aux dépens de la papauté et redoutait que son premier ministre Acton ne suscitât ou ne tolérât des troubles qui eûssent servi ses desseins. Le Cardinal Albani, doyen, se trouvait à Venise lorsqu’il apprit la mort de Pie VI et y appela fin octobre ses collègues pour décider de la ville où se tiendrait le Conclave. Il fut décidé de le tenir à Venise même, bien que la Sérénissime fût occupée par les armées autrichiennes, mais Sa Majesté Apostolique François II montrait de bonnes dispositions et plusieurs cardinaux avaient reçu sa protection.

La Cour de Vienne multipliait les avances, et se présentait comme le défenseur de l’Eglise contre les idées de la Révolution Française. Elle offrait pour le Conclave l’abbaye Bénédictine de San Giorgio, qui présentait l’avantage d’un isolement dans un cadre grandiose, elle s’engageait à en assurer tous les frais d’installation et d’entretien, et promettait de verser 24000 ducats.

La réunion des Princes de l’Eglise avait été fixée par le Cardinal Albani le premier décembre 1799 à Venise.

Progressivement, les Cardinaux arrivaient à Venise ; Flangini arriva le premier suivi de Monseigneur Maury Cardinal français réfractaire qui réussit à passer sous un déguisement à travers les troupes du Directoire, puis Antonelli, Mattei, Doria, Borgia, Albani, etc...

Sur les quatre cardinaux français encore en vie, trois s’excusèrent :

Mgr Montmorency et Mgr de la Rochefoucault alléguaient des raisons de santé ; Mgr de Rohan devait ménager sa vue. C’est donc le Cardinal Maury, très heureux, qui représenterait la France. A cet effet le prétendant Louis XVIII lui avait envoyé des instructions détaillées afin de placer à la tête du Vatican un Pape favorable à la cause des Bourbons.

L’abbaye était en grands travaux. Il fallut multiplier le nombre des cellules, en créer une quarantaine. La chapelle fut convertie en librairie, la salle des Chapitres aménagée en Salle du Scrutin ; il fallut agencer un appartement pour le Maréchal du Conclave et ses Assistants, établir des clôtures... Les soldats autrichiens occupaient une partie des bâtiments transformés en caserne... On dut les reloger et ils firent des difficultés pour évacuer les lieux.

Les moines eux-mêmes ne se montraient pas très coopérants bien que l’Abbé de San Giorgio se déclarât “ très honoré d’accueillir le Sacré Collège et humblement obéissant aux ordres de la Cour ” mais se trouvait de bonnes raisons pour se maintenir dans le monastère avec ses moines, car “ on aurait besoin d’eux pour le service intérieur et extérieur ”.

Dès son arrivée à Venise le Cardinal Chiaramonti ne reçut pas un accueil très empressé, et, ne trouvant pas de place dans un monastère de son ordre il demanda une hospitalité provisoire aux dominicains de Saints Jean et Paul chez qui était descendu, quelques années auparavant, Pie VI à son retour de Vienne, de préférence à San Giorgio où la Sérénisime voulait le loger. Après ce coup, on vit dans ce précédent un providentiel présage.

La réunion du Sacré Collège pour l’élection papale avait été fixée par le Cardinal Doyen Albani le 1er décembre 1799.

Les 47 cardinaux avaient été convoqués mais plusieurs n’avaient pas pu se déplacer, en particulier pour raison de santé.

Le 12 novembre 1799 à 16 heures, dans la salle du Patriarcat, en présence des 34 éminences arrivées à Venise , le doyen Albani faisait briser l’Anneau du Pêcheur de Pie VI, offert par la Reine Clotilde .Ce cérémonial symbolisait la fin de la souveraineté du défunt pontif.

Le 23 novembre commençaient à la basilique San Marco les cérémonies en grande pompe des Novemdiali pour le repos de l’âme du défunt Pape qui marquaient la fin d’un Pontificat et duraient neuf jours.

Pendant cette période des Novemdiali qui précède l’ouverture des conclaves, c’est l’occasion de nombreux conciliabules. Les souverains par l’intermédiaire de leurs ambassadeurs, ministres, prélats, grandes familles font part de leurs préférences, de leurs craintes, voire même de leurs rejets et tentent d’orienter les cardinaux dans l’intérêt de l’Eglise et de leur pays et parfois, malheureusement pour leurs propres ambitions.

Si la tradition, les droits, les usages reconnus aux puissances catholiques lors des élections papales pouvaient inciter les Cours à s’unir pour exclure un papabile trop intransigeant, susceptible de résister à leurs ingérences, elles pouvaient se trouver, par contre, en conflit par leurs ambitions, leurs visées territoriales et leurs intérêts dynastiques. Dans  ce Conclave on assistera à une lutte d’influence entre Sa Majesté Apostolique d’Autriche et Sa Majesté Catholique d’Espagne.

En 1797 le Directoire avait autorisé Bonaparte, en prévision de la mort de Pie VI, à prendre des dispositions en cas de vacance du Saint Siège. Le Général avait confié à son frère Joseph, ambassadeur de la République à Rome, les instructions nécessaires : exclure Albani et favoriser l’élection de Mattéi qui ayant souscrit au traité de Tolentino la cession des Légations Papales à la France, serait moins que personne susceptible de les réclamer.

Le Directoire ne s’intéressait pas franchement à l’élection du nouveau Pape, un peu par négligence, car ses préoccupations du moment étaient axées sur la seconde coalition constituée par l’alliance entre l’Angleterre, Naples et la Russie, à laquelle s’était joint l’Autriche..., puis la campagne d’Egypte où avait brillé Bonaparte de retour en France depuis octobre 1799... et l’agitation qui avait précédé et suivi le Coup d’Etat du 18 Brumaire. Le Directoire d’ailleurs se rendait bien compte que son intervention serait de peu de poids, l’enlèvement du Pape et son exil rapidement suivi de sa mort étaient trop récents dans l’esprit et le cœur des Princes de l’Eglise, et engendreraient une hostilité à l’égard de la France. En cet automne 1799, Bonaparte qui était Premier Consul ne penchait plus comme en1797 pour Mattei, mais le récusait formellement puisqu’il était le candidat de l’Autriche son  ennemie jurée.

Le Cardinal français éxilé Maury, évêque de Montéfiascone, toujours aux aguets, signalait qu’ “ on attend ce soir le Cardinal Lorenzana qui arrive de Parme, et qui n’en est certainement pas parti sans avoir reçu les ordres de sa Cour ” et demandait à Louis XVIII des instructions “ pour savoir précisément la mesure de confiance et de concert, dont je dois user avec les Espagnols qui veulent certainement avoir beaucoup d’influence sur l’élection ”. Maury avait deviné juste.

La Cour d’Espagne n’avait plus d’ambassadeur auprès de la curie après la relégation de Pie VI et n’était représentée que par les deux cardinaux Zelada et Lorenzana. Sa Majesté Catholique Charles IV penchait pour un Chef de l’Eglise qui ne heurtât pas sa politique en revenant  sur le décret de 1795 qui dépouillait le Pape de ses droits sur les épiscopats espagnols ; qui ne favorisât pas l’extension des possessions autrichiennes en Italie et qui ne reconstituât pas les jésuites. Charles IV avait des intérêts dans la péninsule italienne depuis l’installation de l’infant Don Philippe dans le duché de Parme. Le Traité de Tolentino, où Godoy le favori de la reine avait joué les bons offices, avait rapproché l’Espagne de la France, et un Traité d’alliance entre Paris et Madrid avait été signé en 1796 au grand scandale de Vienne. L’Espagne avait un plan pour contrer l’Autriche mais elle attendait le moment favorable pour le mettre en action.

Sa Majesté Apostolique l’Empereur d’Autriche François II, dont les troupes occupaient Venise, se sentait en excellente position avec son chancelier Thugut et le Cardinal Herzan qui avait rang de Ministre à l’intérieur du Conclave. Il fallait être bienveillant avec ce Prince qui se montrait très généreux avec le Conclave et qui, surtout possédait les trois Légations papales enlevées par le Traité de Tolentino, et que le Saint Siège espérait récupérer. Il est certain qu’au début du Conclave les sympathies allaient franchement vers l’Autriche.

Au 1er décembre, 35 cardinaux étaient arrivés ; il fallait s’organiser tant bien que mal. Les cellules qui avaient été tirées au sort n’avaient pour équipement que le simple mobilier des religieux qui les habitaient d’ordinaire. Le Maréchal du Conclave le Prima Chigi, les majordomes, les prélats chargés du service étaient installés dans un campement de fortune à l’entrée du monastère avec des cloisons de bois.

Dans l’ensemble les vénitiens étaient assez indifférents au Conclave... Il existait bien un sentiment de curiosité, mais les nobles, les marchands, l’administration restaient indifférents... L’épicurisme régnait... Le carnaval se prolongeait.

Les premiers jours furent en quelque sorte mis entre parenthèses, à cause de l’organisation matérielle, à cause des retardataires, et en particulier de l’arrivée tardive du Cardinal Herzan qui représentait l’Autriche, puissance occupante.

Les factions (on appelle faction les partis dans un conclave) avaient pris naissance lentement un peu au hasard des connaissances, des passions, des amours propres, de la hiérarchie. Pendant cette période chacun se réserve, chacun s'observe, il n'y a pas  d'affrontements, mais déjà on peut discerner les zelanti soucieux de conserver les principes et les héritages du passé, hostiles aux idées révolutionnaires, à la France, favorables à l’Autriche ; les politicanti attentifs aux conjonctures nouvelles, plus nuancés, plus perméables aux idées de liberté, de citoyenneté. Il y avait aussi “ les escadrons volants ”ou volanti formés par ceux qui ne se décident pas pour un candidat public ou avoué, ou qui sont prêts à passer d'un camp à l'autre. Ces partis neutres ont beaucoup de pouvoir au début ou à la fin du Conclave. Les cardinaux vénitiens avaient autrefois un ordre positif de ne  combattre pour aucun parti. Ils étaient la base  et  le centre des “ escadrons volants ” mais on peut dire que jusqu'au début janvier 1800 la situation était confuse, mouvante.

Pie VI  avait régné près de vingt-cinq ans et renouvelé à peu près entièrement le Collège des cardinaux, et, quand dans un conclave il se trouve un cardinal neveu  du Pape défunt, il acquiert toujours une grande influence sur le choix auquel on va procéder ; tel était le Cardinal Braschi qui n'était peut-être pas doué des talents pour se montrer un habile chef de parti, mais un grand nombre de cardinaux suivait son impulsion.

Les porporati (cardinaux) italiens prêtaient une oreille favorable au propos de Maury qui relatait la révolution, la terreur, la constitution civile du clergé et surtout la déportation du malheureux Pie VI mort à Valence. Ainsi le doyen Albani en notifiant la mort de Pie VI à Louis XVIII  lui donna t-il le titre de Roi très Chrétien. Le Sacré Collège entraîné par Maury avait donc accordé au prétendant la reconnaissance officielle que Pie VI lui avait toujours refusée. Pour l'instant le Directoire ne s'était pas encore intéressé à l'élection papale, et l'Espagne qui avait agencé un plan ne s'était pas encore manifestée

Arrêtons-nous un instant sur les principales figures du Conclave.

Le cardinal Albani doyen du Conclave,  jouissait en plus d'un titre d'une grande considération, il était d'une illustre famille noble romaine alliée à la maison d'Autriche mais se laissait influencer par les Cardinaux Antonelli et Maury.

Le Cardinal Dux Eboracenfis, sous doyen du Conclave était Duc d'York dernier des Stuarts. Il avait plus de 50 ans de cardinalat et était très respecté. A 20 ans il commandait une troupe sous le  commandement de Richelieu. Par ordre de Louis XIV il devait descendre en Angleterre pour secourir son frère Charles Edouard. A 21 ans il entrait dans les ordres, était ordonné Cardinal à 22 ans puis évêque de Frascati et Chancelier de l'Eglise Saint Pierre. Très fortuné, il aida Pie VI à compléter la somme exigée par le Traité de Tolentino. Ruiné il dut vendre les bijoux encore en sa possession de la famille des Stuarts. Le Roi Georges III le secourut en lui octroyant une pension. A la mort de son frère il fit acte de Prétendant sous le titre de Henri IX Roi. A sa mort il légua au Prince de Galles les diamants de la Couronne Britannique, que Jacques II avait emportés avec lui lors de la Révolution de 1688.L’Empereur Napoléon apprenant la mort du dernier des Stuarts dira “ s’il avait laissé seulement un enfant de huit ans, je l’aurais replacé sur le trône de la Grande Bretagne ” 

Le cardinal Antonelli se distinguait par ses connaissances et son autorité comme Préfet de la Propagande. Dans ses mémoires, Consalvi écrit : “ il a le défaut de vouloir toujours persuader que les événements importants étaient son oeuvre, en un mot il ambitionne de dominer partout ”. Il ne peut donc résister au désir de jouer un rôle à part et se déclare le chef d'un parti contraire à Braschi.      

Le cardinal Bellisomi était évêque de Cesene (Pie VI était de Cesene, Chiaramonti était de Cesene, Braschi apparenté avec Cesene) et autrefois Nonce au Portugal. Il déplaisait à l'Autriche.

Le cardinal Doria, remplissait à Rome les fonctions de Secrétaire d'Etat. Il avait été Nonce en France avant la Révolution ; on l’appelait le “ Bref du Pape ” parce qu’il était très petit.

Le cardinal Maury était le seul cardinal français participant au Conclave.Il avait été élu à l’Académie française en 1785 grâce à sa réputation de prédicateur.A la Constituante ou il siègeait,il s’est révèlé l’orateur le plus ardent de la droite.Ses réparties sont célèbres. Aux révolutionnaires qui l’attaquent aux cris de “ Maury à la lanterne ! ” il répond “ Y verrez vous plus clair ? ! ” Cardinal réfractaire, il s'était réfugié en Italie et avait été nommé à Montefiascone ; il avait été Nonce à Francfort, avait rejoint le conclave à Venise en traversant les troupes françaises sous un déguisement. Ardent défenseur du Louis XVIII, il entretenait une correspondance relative aux événements et lui demandait ses consignes. Cultivé, intelligent, espérait jouer un rôle important et parler au nom de la France. Le Conclave appréciait son humour et son éloquence….En 1806 encouragé par le Concordat il se ralliera à Napoléon.

Le Cardinal Mattei, archevêque de Ferrare avait eu deux Papes dans sa famille au cours des premiers siècles de l’Eglise ; il avait signé le Traité de Tolentino le 19 février 1797 entre Bonaparte et Pie VI par lequel le Pape cédait à la France Avignon et le Comtat Venaissin, renonçait aux Légations Papales de Ferrare et Bologne, s’engageait à payer trente millions outre une indemnité de 300 000 francs pour le meurtre de Basseville. Il était le favori de l’Autriche.

Le Cardinal Herzan, né à Prague, était Ministre de l’Empereur d’Autriche François II dans l’intérieur du Conclave. Il arrivait à Venise auréolé d’un grand prestige ; les troupes autrichiennes lui rendaient les honneurs sur le parvis de San Giorgio, et les cardinaux chefs d’ordres le recevaient à la grille. Voici ce qu’écrit Consalvi dans ses mémoires. Il fallait donc avoir “ tous les égards pour le Cardinal Herzan à cause de la considération que l’on devait à l’Empereur d’Autriche, dont il était comme le représentant. Ce monarque, à cause des circonstances, n’avait pas voulu envoyer un ambassadeur au Conclave, disant qu’il préférait confier cette charge à un Cardinal. De semblables égards, une particulière marque d’estime furent donc témoignés à cet empereur, victorieux en ce moment, et qui possédait non seulement les trois Légations que le Saint Siège cherchait à récupérer, mais encore tout le reste des Etats Pontificaux jusqu’aux portes de Rome. Cette ville et les contrées avoisinant Terracine étaient depuis quelques temps occupées par  les Napolitains. On espérait ainsi rendre ce prince plus bienveillant et plus disposé à restituer tous les domaines de l’Eglise au nouveau Vicaire de Jésus-Christ ”. Cette passion remuante d’Herzan pour servir l’Empereur François II l’amenait à adopter une attitude arrogante, intransigeante, laxiste avec sa parole donnée.

Le Cardinal Gerdil : son grand talent, son âge avancé, ses écrits portaient à penser qu’on pouvait le porter sur le Trône ; mais certains rétorquaient que Gerdil était français ; il était né à Samoens en Savoie, pays alors soumis à la France mais où il n’avait jamais habité ; il était venu très jeune à Bologne puis à Turin et avait été Préfet de la Propagande. Le respect dont on l’honorait, venait aussi qu’il avait été précepteur du Roi de Sardaigne, Charles Emmanuel IV.

Le Cardinal Caprara : c’est lui qui couronnera au printemps 1805 Roi d’Italie, l’Empereur Napoléon dans la Cathédrale de Milan. Son tombeau se trouve dans la troisième loge de la crypte au Panthéon à Paris.

Le Cardinal Ruffo penchait secrètement dès le début du Conclave pour le Cardinal Chiaramonti, mais le Cardinal Ruffo n’était pas très bien considéré par les porporati. Il se trouvait à Rome au moment de l’entrée des troupes françaises et pour lutter contre elles, se fit général d’une armée composée en grande partie de brigands, et sa conduite ne fut pas très chrétienne.

Le Cardinal Lorenzana, archevêque de Tolède était dirigé, conseillé par Mgr Despuig, homme de confiance du Roi d’Espagne Charles IV.

Le Cardinal Chiaramonti était de Cesene, comme Pie VI, comme Braschi. Il appartenait à une très ancienne noblesse de province, et était lointain héritier de Scipione Chiaramonti spécialiste des comètes au siècle de Galilée. Il était entré dans les ordres chez les Bénédictins et reçut tout au long de sa vie bénédictine  le soutien de Pie VI qui le nomma lecteur de théologie puis prieur à Saint Paul Hors les Murs avec une dispense d’âge. Il avait dirigé avec quelle maîtrise  le diocèse d’Immola sous sa République Cisalpine en pleine crise révolutionnaire ! Il était initié par ses études, son professorat, son expérience pastorale aux graves problèmes que posait un monde en pleine transformation. Prudent et réservé, le Cardinal Chiaramonti qui se trouvait à Immola au moment de l’armistice (29-06-1796) s’était gardé de se laisser entraîner comme nombre de sujets du Saint Père à une attitude hostile. A Imola et Lugo, les militaires autrichiens exigeaient que le cardinal appuyât leur entreprise et allaient jusqu'à le menacer. Le Cardinal Chiaramonti ne devait faire que ce que faisait le Saint Père, résigné à reconnaître et exécuter le traité - mais en conscience et à sa manière -. C’est Chiaramonti qui à Imola sauva la situation à plusieurs reprises, par ses conseils, son autorité en prenant des décisions opportunes lorsque la ville fut occupée successivement par les anglais (pour la première fois), puis les troupes françaises et les troupes autrichiennes, évitant les incidents qui engendreraient des représailles. Chiaramonti obtint la reconnaissance des habitants d’Imola et les remerciements du Magistrato et fut catalogué “ patriote ” par l’Etat- Major Français ! !

Il faut rappeler que le Directoire redoutant l’influence anticonstitutionnelle des orateurs ecclésiastiques avait prescrit des règles très strictes relatives aux sermons et avait nommé des citoyens commissaires pour les faire respecter. Chiaramonti, efficace, avançait avec précaution sur un terrain glissant. Sa fameuse homélie de Noël est à cet égard tout à fait remarquable, où il avait exhorté les vertus morales romaines avec de longues citations de Mucius Scevola, des deux Scipions, de Caton l’Ancien bien dans la note de l’époque où la Révolution cherchait ses modèles chez les Grecs et les Romains, mais l’évêque avait su les allier avec Saint Augustin et l’Evangile... Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Au tableau qu’il a dressé des vertus païennes succède donc un tableau des vertus chrétiennes qui établit leur incontestable supériorité et propose de prouver que la religion chrétienne est la plus humaine, la plus sociale et la plus favorable à la création intellectuelle et artistique. Malgré tout, cette homélie d’une haute spiritualité et d’une grande sérénité lui fut souvent reprochée par des croyants trop ardents,(on dirait aujourd’hui intégristes). Sommé d’affirmer sa soumission à la Constitution il avait dans son homélie et dans son attitude, éludé le problème.  Les cardinaux présents au Conclave étaient persuadés qu’il existait un lien de parenté entre le Cardinal Chiaramonti et le Pape défunt tant leurs relations étaient proches et le bénédictin protégé ; plusieurs explications furent nécessaires pour les en dissuader. Le népotisme de Pie VI était critiqué. Après sa famille, ses compatriotes ont eu une large part de ses faveurs ; elles donneront cinq cardinaux au sacré Collège : Bandi son oncle, Guidi son parent, Chiaramonti son protégé, Braschi son neveu et l’évêque de Césène, Bellisomi.

Mgr Ercole Consalvi a été une des figures des plus marquantes du Conclave sinon la plus marquante bien que non électeur dans ce conclave. D’une famille noble et peu riche, il avait été élevé au collège de Frascati où la bienveillance du Duc d’York évêque de cette ville, accordait un appui et une honorable amitié aux gentilshommes pauvres de l’Etat Romain. Cultivé, fin, intelligent et assez rusé il avait été admis très jeune à une des douze places de la Rote : sanctuaire jouissant d’une immense considération dans lequel les lois les plus sacrées sont expliquées courageusement par une suite non interrompue d’hommes attachés aux saints principes du droit public et convaincus des avantages de l’indépendance de l’ordre judiciaire.

Les fonctions de secrétaire du Conclave devaient revenir normalement au secrétaire du Sacré Collège Mgr Negroni. A en juger par les Memorie del Cardinale Ercole Consalvi : “ Mgr Negroni ne se trouvait pas sur les lieux ; on ne souhaitait nullement recourir à ce personnage ; il était resté à Rome pendant la Révolution et comme les cardinaux avaient quelques raisons pour se dispenser de le convoquer, ils jugèrent à propos d’attribuer son office à un des prélats qui résiderait à Venise. Nombreux furent les compétiteurs, mais le choix tomba sur celui qui ne s’était pas mis sur les rangs, ne croyant pas mériter un tel honneur. Je fus donc, à l’improviste, préféré à tous, en ma qualité d’Auditeur de rote depuis six ans ”... Il n’avait pas encore quarante-trois ans...

Mgr Consalvi désigné Secrétaire du Conclave avait la responsabilité de toute l’organisation du Conclave : l’économie, la comptabilité, le ravitaillement, la direction des travaux et assumait avant l’ouverture du scrutin la charge des Novemdiali qui pendant neuf  jours à San Marco relèverait d’un riche appareil les prières solennelles pour le Pape défunt.

Un des avantages importants qu’il avait par rapport aux cardinaux, qui eux, étaient cloîtrés, c'était la possibilité de communiquer avec l ‘extérieur, ce dont il ne se privera pas !

Mgr Despuig, espagnol, était une autre figure marquante et efficace du Conclave. Il était Patriarche d’Antioche mais comme Consalvi, n’était pas électeur. Les cardinaux espagnols se réduisaient à deux : le Cardinal Zelada et le Cardinal Lorenzana. Le roi Charles IV n’avait plus de représentant auprès de la Curie depuis l’invasion de Rome et l’expulsion de Pie VI. Les Cardinaux Zelada et Lorenzana restaient isolés et de peu d’influence dans les milieux romains. Il fallait envoyer à Venise pour représenter Sa Majesté Catholique Charles IV, défendre ses intérêts, conseiller Lorenzana, un homme de confiance, intelligent, adroit, rusé, ayant une parfaite connaissance du terrain. Le premier Ministre Urquijo choisit Mgr Despuig : Auditeur de la Rote pour la Couronne d’Aragon ; il avait passé de longues années à Rome et avait vécu dans cette ville le drame de la Révolution ; il avait de nombreuses et solides relations avec la Curie, le monde diplomatique et la société. Il avait en septembre 1798 rédigé un rapport très secret au premier Ministre Urquijo, faisant craindre un schisme menaçant l’Eglise en cas de vacance du Saint Siège car le Conclave pouvait se heurter à de graves difficultés et craindre un choix des cardinaux sous la contrainte. Un schisme n’était pas une vue de l’esprit. En effet, l’Eglise depuis 1798 en cas de vacance craignait un schisme “ soit que l’élection eût lieu sous une pression politique, soit que les empereurs refusâssent de reconnaître le Cardinal canoniquement élu... Dans un rapport du Directoire sur la conduite à tenir relativement au Pape durant son séjour à Briançon, Talleyrand avait proposé de cacher Pie VI et de répandre à propos le bruit de sa mort, ce qui ne manquerait pas de produire quelque effet avantageux pour la destruction du fanatisme papal... ; on ne manquerait pas d’en créer un autre, même plusieurs et, quand il serait temps ou à propos on ferait reparaître Pie VI ; cette diversité de Pontifes ne manquerait pas de produire un schisme salutaire aux principes républicains ”  (Arch. Aff. Etr. Rome 928 f° 302).  

Charles IV et Urquijo estimèrent le rapport et le plan de Despuig si heureux que par une lettre du 30 juin, Urquijo écrivait à celui ci: “ l’âge avancé et les infirmités du Pape font que le Roi, Notre Maître, regarde sa mort comme prochaine, et que pour éviter toute contestation qui pourrait naître d’une élection illégale ou dictée par le caprice, il veut avoir une personnalité autorisée, qui préside dans la mesure du possible un acte aussi important. A cette fin, Sa Majesté me demande de dire à votre Excellence, en son nom royal, que, satisfaite de sa façon d’agir dans toutes les charges à elle confiées, elle lui confie celle-ci, aussi intéressante que secrète. Pour cela, Votre Excellence passera, quand se vérifiera la vacance, à l’endroit où se réuniront les électeurs, traitant avec ceux-ci et influant non seulement pour que l’élection se fasse d’une manière sûre, prompte et pacifique, mais encore pour qu’elle tombe sur un sujet sans préoccupations ni prétentions excessives ; qu’il soit indiqué pour cette couronne et qu’il remplisse les justes pensées de Sa Majesté ; que Votre Excellence fasse en sorte que l’élu ne soit pas du parti de l’Empereur, ou de quelque autre souverain du Nord ou d’Italie, ni disposé à favoriser les maximes peu conformes à la vraie religion et au pur esprit de la Sainte Eglise, en un mot, qu’il soit digne de la gouverner à tous les titres.  Comme, dans les présentes circonstances, il est difficile, sinon impossible, d'espérer pendant la vacance la résolution des cours pour les vetos, Sa  Majesté veut que Votre Excellence usant de prudence, selon les principes établis et ce que nous avons délibéré, exécute ce qui lui semblera convenable pour y parvenir. Je fais connaître à Votre Excellence tout ceci par ordre de Sa Majesté, pour sa gouverne, afin  que, prenant les moyens opportuns, elle commence son voyage et prévoie le moment où elle puisse arriver, ajoutant, avec ce nouveau témoignage de sa loyauté, un service aussi important à ceux qu'elle a déjà rendus à Sa Majesté. Dieu  garde Votre Excellence de nombreuses années. ”

Ainsi Despuig  arrivait à Venise avec un véritable blanc-seing de Charles IV. Il était habilité au nom de sa Cour à élever une exclusive directement contre tout papabile qui lui paraîtrait  indésirable et pour l' Eglise, et, pour son Roi, mais c'était le rôle du Cardinal  espagnol Lorenzana de déclencher cette éventuelle exclusive. D'ici là, Despuig cachait fort bien sa mission secrète ; il voyageait à titre privé, n'usait  pas de lettres de créance, ne se faisait par remarquer mais savait instruire tout ceux qu'il fallait instruire. Despuig partait aussi avec des fonds importants;  en finançant le Conclave il enlèverait à sa Majesté Apostolique l'Empereur d'Autriche le monopole de la générosité.

Dès son arrivée à Venise le cardinal Despuig se sentit très proche du Cardinal Consalvi ; l'âge les réunissait mais plus encore, l'esprit de corps, en effet ils étaient tous deux auditeurs de la Rote, en outre le cardinal espagnol mettait à sa disposition 3000  Scudi pour les frais des Novemdiali, et, s'engageait à fournir pour le nouveau Pape une chape blanche, une autre rouge, et une sédia  garnie de dorures. Cette générosité ne pouvait que donner du crédit auprès du Conclave et de son secrétaire gêné dans ses finances. On sait aussi que le chancelier Thugut n'apprécia pas cette libéralité.

En raison des événements, des bouleversements, il n'y eût pas pendant les deux mois qui précédèrent ce Conclave de véritables négociations, il n'y avait pas de chefs de partis, de rassembleurs ni de candidats s'imposant d'emblée. Les scrutins se succédaient sans intérêt et sans issue. Le Cardinal Mattei plaisait trop à la Cour Impériale et le Cardinal Bellisomi lui déplaisait tout à fait.

Le Conclave s'ouvrit à la date prévue le 1er décembre 1799 par la procession solennelle des cardinaux, qui deux par deux, en cappa, se rendirent à l'église du monastère pour la messe du Saint Esprit. Le Cardinal doyen Albani qui devait célébrer cette messe fut pris d'un malaise et dût être porté sur un siège jusque dans sa cellule. On chercha  un  prélat pour le remplacer, or  tous avaient bu leur chocolat et à cette époque les règles du jeune eucharistique était plus strictes que de nos jours. L'abbé de San Giorgio Saardi, qui n'avait pas encore dit sa messe pût officier à sa place.

L'après-midi, les cardinaux se réunirent  dans la salle du Chapitre ainsi que le Maréchal et les officiers du Conclave pour la lecture des Bulles Pontificales et pour prêter le serment traditionnel. Le Cardinal Duc d'York prononça une allocution et le soir après l'Ave Maria, on procéda à la fermeture du Conclave avec perquisition réglementaire, vérification des murs, et des clôtures.

Le vote pour l’élection du Souverain Pontife devait avoir lieu tous les matins et tous les après-midi. Pour être élu, il fallait obtenir les deux tiers des voix, c’est-à-dire que dans cette élection 24 voix étaient nécessaires. Le 2 décembre, le Cardinal Herzan n’était pas encore arrivé ; il fût admis par le Sacré Collège de suspendre “ pour faire hommage à cette Eminence tout entretien et toute négociation ayant trait à l’élection. Aussi peut-on dire en toute vérité que jusqu'à son entrée il ne se fit rien dans le Conclave ” (Consalvi - Memorie p 384). Le Conclave commençait donc à être entravé par ce Cardinal mandataire de sa Majesté Apostolique. Il fallait avoir “ tous les égards pour le Cardinal Herzan, à cause de la considération que l’on devait à l’Empereur d’Autriche, dont il était le représentant ” écrit Consalvi.

Herzan ne parvint à San Giorgio que le 6 décembre. “ Il a fallu me procurer les choses de première nécessité et nous munir, nous et nos conclavistes, des costumes prescrits par les rubriques ” écrit-il à Thugut (Chancelier d'Autriche ); mais on sait que le Cardinal Herzan avait profité de ce retard qu’il s’était octroyé pour avoir un long entretien avec Mgr Despuig représentant le Roi d’Espagne et essayé de connaître ses intentions. Despuig plus rusé, plus adroit évitant de donner ses préférences, de façon très détachée se contenta de passer en revue les candidats avec l’espoir que le représentant de l’Autriche livrerait le nom du papabile souhaité par l’empereur François II.

Après quelques jours de flottement, trois tendances commençaient à se constituer : celle du doyen Albani qui avançait le nom de Gerdil, celle d’Antonelli qui désirait jouer un rôle et soutenait Mattei et celle de Braschi favorable à Bellisomi. Braschi qui était le neveu du Pape défunt avait rallié autour de lui de nombreux cardinaux mais il existait une certaine impopularité des Braschi ; le népotisme de Pie VI était critiqué et on disait “ après un habitant de Cesene, comme l’était Pie VI, il ne doit y avoir un autre Cesenate, car être évêque de Cesene, c’est être un autre Cesenate, il sera dans une sorte de dépendance de la maison Braschi, ce sera la maison Braschi qui continuera de régner ”.

Despuig depuis le début penchait pour Chiaramonti mais ne voulait pas se prononcer pour son candidat, ayant compris que ni Mattei ni Bellisomi ne pouvaient être élus parce que Antonelli possédait une exclusive (on dirait aujourd’hui une minorité de blocage) avec les treize voix qui se portaient régulièrement sur le Cardinal Mattei, et la vingtaine de voix qui se portait sur Bellisomi n’augmentant pas de façon significative aussi attendait- il patiemment que les factions s’usâssent dans des votes stériles.

Le 22 décembre deux voix se détachèrent de la faction d’Antonelli et se portèrent sur Bellisomi qui obtint 22 voix ; il ne manquait plus que deux voix. L’élection semblait consommée ; il était presque convenu que le scrutin du lendemain serait unanime, quand Herzan qui appartenait à la faction d’Antonelli et qui avait repoussé Gerdil fit remarquer que le Conclave était reçu dans une ville des Etats de l’Empereur d’Autriche, avait bénéficié de sa générosité, qu’il convenait donc avant de publier la nomination du nouveau Pape de porter ce choix à la connaissance de sa Majesté Apostolique par le moyen d’un courrier et que par ailleurs, cette élection serait sûrement une grande satisfaction pour François II. Le Sacré Collège persuadé qu’il suffirait de quelques jours d’attente accepta la demande et un courrier fût expédié. Les scrutins suivants furent des scrutins de politesse, d’amitié où chacun se renvoyait des voix l’un à l’autre !

Un mois passa sans réponse ! Mais durant ces semaines d’attente un revirement se produisit. Les cardinaux favorables à Bellisomi se ravisèrent, et son élection n’était plus possible, même si le courrier eût apporté une approbation. Pour autant le Cardinal Mattei n’héritait d’aucune des voix qui ne se portaient plus sur Bellisomi. Ainsi la manoeuvre d’Herzan qui tentait de barrer Bellisomi, en réalité servait le jeu de Despuig et celui de Consalvi. Par son intervention qui finalement avait soulevé les protestations de nombreux cardinaux désireux de préserver la liberté du Sacré Collège, il s’était déconsidéré par sa déloyauté car avant de l’autoriser d’envoyer un courrier à sa Majesté Apostolique par l’intermédiaire du chancelier Thugut, le doyen Albani avait exigé et obtenu de sa part l’engagement formel de ne se livrer à aucune action ou intrigue ou opposition à cette élection ; or “ à peine le courrier autrichien eût il quitté Venise, qu’Herzan s’empressa de former une faction qui, en empêchant le nombre de voix d’augmenter, rendait impossible l’élection de Bellisomi ” (Consalvi- Memorie) Les princes de l’Eglise s’indignèrent de ce nouveau manque à l’honneur, et quelques voix se reportèrent sur Bellisomi qui obtint jusqu'à 21 voix, s’approchant des 24 voix exigées.

Mattei perdait des voix, et à Venise la connaissance d’une longue brochure de 320 pages  relatant ses mérites acquis pendant l’occupation française et la République Cisalpine sous la plume de son secrétaire Lazzarini acheva de contrarier le Sacré Collège qui tout en rendant hommage à son courage et son honorabilité, jugea son élection devenue impossible.

Si l’Autriche faisait campagne en faveur de Mattei, c’est parce que celui-ci était étroitement impliqué dans le Traité de Tolentino, et élu Pape il ne pourrait pas se dégager en revenant sur le traité qu’il avait signé et qui cédait les Légations Papales de Bologne et Ferrare... C’était ce même raisonnement qui à un moment donné avait fait pencher Bonaparte, lui aussi, en faveur de Mattei ; mais ce même cardinal qui avait été le préféré du Directoire devenant le candidat de son grand ennemi l’Autriche sera ipso facto combattu par l’alliance de l’Espagne et de la France.

Herzan n’en continuait pas moins à oeuvrer pour les intérêts de son prince ; il proposera Valenti que Vienne avait indiqué dans son choix en second après Mattei ; mais cette démarche s’effondre car Gerdil avait été présenté quelques instants auparavant mais des objections s’élevèrent portant sur son âge (82 ans). Herzan se montrait le plus intransigeant “ impossible, il ne faut pas penser à lui ! ”. Les factions Braschi et Antonelli durcirent leur position et recommencèrent à voter pour leur candidat respectif : Bellisomi et Mattei qui retrouvaient régulièrement les voix habituelles sans arrivés au quorum.

Vers la mi-janvier, le Conclave piétinait, les chefs de faction ne pouvaient ni se vaincre ni se convaincre,ils perdaient de leur autorité, l’obéissance, les liens d’amitié et de confiance s’amenuisaient. L’hiver était particulièrement humide et rigoureux et la santé des plus faibles s’altérait. Les cardinaux Albani, Zelada, Calcagnani, Martignani tombèrent malades et gardèrent la chambre pendant presque tout le Conclave et leurs conclavistes allaient recueillir leurs votes matin et soir dans leurs cellules. Les cardinaux grelottaient dans la salle capitulaire. Le Maréchal du Conclave y avait fait installer un poêle mais comme il dégageait plus de fumée que de chaleur il fallut l’enlever. “ C’est pourquoi, note le cérémoniaire navré de cette entorse au protocole dont il est le gardien-né, chaque cardinal est en habit de choeur violet, mais recouvert d’un gros manteau l’un d’une couleur, l’autre de l’autre, avec lequel il se tient dans la stalle ” (Speroni - Diario p 19). C’est alors que plusieurs éléments nés à l’intérieur du Conclave et venus de l’extérieur se présentèrent et progressivement modifièrent l’état d’esprit des princes de l’Eglise au détriment de la puissance occupante.

Consalvi secrétaire du Conclave et Despuig représentant de l’Espagne comprenant tout le danger d’un enlisement d’une élection commencèrent à s’impatienter.

Si Bonaparte qui venait d’être Premier Consul n’avait pas d’ambassadeur, pas de cardinaux auprès du Sacré Collège, il avait l’expérience des redressements stratégiques et percevait tout l’intérêt immédiat et à long terme d’une paix avec l’Eglise. Pour cela il fallait trouver une parade à la mauvaise réputation de la France et s’assurer le concours d’un allié à Venise.

L’allié, c’était le roi Charles IV dont la politique extérieure s’opposait à celle de l’empereur d’Autriche et qui appelait Bonaparte “ son grand et bien aimé ami ” à qui il avait fait présenter publiquement par son ambassadeur Musquiz ses lettres de créance, “ afin de prouver, non seulement à la France mais à l’ Europe entière le plaisir que ces événements (coup d’état du 18 Brumaire) nous ont causé ” (Dans Napoléon et l’Empereur de Fugier T I p 94).

Bonaparte demande donc à son “ grand et bien aimé ami ” de défendre à Venise les intérêts et de barrer le papabile de l’Autriche, leur adversaire commun, ce qu’accepta avec empressement le roi d’Espagne.

A l’intérieur du Conclave circulaient des paroles de Bonaparte, prononcées à plusieurs reprises, probablement rapportées par Despuig ou Consalvi “ que l’on traite avec moi, je n’approuve pas la violence, je suis le meilleur ami de Rome ”.

Bonaparte pensait déjà à ce moment au Concordat, mais pour garder la confiance du Directoire il ne pouvait pas encore se dévoiler : Paris n’était pas encore dégagé de sa politique révolutionnaire. Songeait-il déjà à un couronnement par le Pape ?

Le Premier Consul voulait par son intervention provoquer une émotion, un choc qui le rapprochât de l’Eglise et surtout des cardinaux du Conclave : par un décret du 7 Nivose (1er Janvier 1800) il abolissait en matière de culte la législation antérieure ; par un décret du 9 Nivose (3 Janvier 1800) tout à fait surprenant, il ordonnait de rendre les honneurs officiels à la dépouille mortelle de Pie VI. “ Vu que, si ce vieillard respectable par ses malheurs, a été un moment l’ennemi de la France, ce n’a été que séduit par les conseils des hommes qui environnaient sa vieillesse ; vu qu’il est de la dignité humaine de la nation française de donner des marques de considération à un homme qui occupa un des premiers rangs sur la terre ”.

Les obsèques devaient se dérouler en grande pompe, la municipalité de Valence devait “ suivre en grand costume, crêpe au bras, le char de forme antique, attelé de huit chevaux caparaçonnés, qui portait le cercueil couvert d'un poêle noir de drap d'or, avec des pents (sic) en drap violet,  garni aux quatre extrémités de glands d'or, tenus par les quatre présidents des autorités administratives et judiciaires ” l'artillerie ponctuerait de salves de canon la marche  grave et silencieuse de l'infanterie et  de la garde nationale, armes renversées. Ce n'était plus une surprise c'était de l'ahurissement !

L'administration de la Drôme fit publier une affiche à 600 exemplaires ... Bonaparte s'ingéniait à faire connaître cette nouvelle à Venise et elle parvint effectivement  aux Princes de l'Eglise en dépit d'un isolement rigoureux imposé au conclave. Cette affiche figure à l'Archivio  Vaticano dans le dossier de ce conclave.

Fin décembre Despuig ne s'est pas encore découvert ; il feint d'agir en harmonie avec Herzan qui écrit maintenant naïvement le premier janvier au chancelier Thugut : “ Despuig est généralement aimé de tout le Sacré Collège et, à Venise, aussi bien qu’à Rome, il est bien vu, parce qu’il a un caractère franc et généreux. Il se plaît à donner des festins dans lesquels il déploie une grande magnificence. C’est un homme très enjoué . La finesse ne lui fait pas défaut. Il m’a dit en toute simplicité que, dans les présentes circonstances, l’Empereur devrait exercer une grande influence sur l’élection, que, pour sa part, il voterait pour Mattei ou Valentini, et même, le cas échéant, pour le Cardinal Bellisomi et pour le Cardinal Chiaramonti. Il pense toutefois, avec raison, qu’il ne sera pas question de ce dernier, parce qu’il est de Césène et qu’à Rome, le nom de Césènate est odieux. La preuve qu’il agit de bonne foi, c’est que, quand je lui ai dit que le Cardinal Mattei gagnait des voix , immédiatement il m’a répondu que les cardinaux espagnols voteront pour celui-ci. Votre Excellence peut être assurée que je ne me laisserai pas circonvenir par lui, quoique nous soyons amis depuis de longues années ”.(Herzan à Thugut dans Van Duerm)

Despuig rédige un rapport le 18 janvier pour Madrid, et l' ambassadeur espagnol élève une protestation auprès de Thugut, déclarant : “ de tels moyens devraient être regardés comme des atteintes à la liberté de l'élection et que sa cour serait forcée de ne pas reconnaître une élection arrachée par de tels moyens ” Le cardinal Lorenzana eut la perspicacité de pas présenter lui-même cette exclusive formelle de sa cour mais d'en avertir directement son collègue Herzan, l'obligeant (de facto) à l'annoncer lui-même au conclave et Maury pouvait annoncer “ voici donc Mattei exclu pour toujours de la papauté par ses propres adhérents ” (Maury à Louis XVIII - Ricard p 362).

Le 18 février, Talleyrand s'engageait aussi et sollicitait l'appui de l'allié espagnol : “ J'ai cru important Monsieur l'Ambassadeur, de vous faire part de quelques réflexions sur un événement prochain qui peut, sous plusieurs rapports, intéresser l' Espagne et la République Française à l'élection d'un successeur de Pie VI qui va être faite à Venise sous l'influence absolue de la Maison d'Autriche et par des cardinaux soumis à sa domination ... Il est facile de relever : le défaut de concours des cardinaux de toutes les puissances catholiques ; l'influence d'une seule de ses puissances ; la participation étrangère de deux gouvernements non catholiques de Petersbourg  et de Londres ; la transgression manifeste des formes et des usages adoptés dans les conclaves et qui se tenaient à Rome. Le Premier Consul me charge Monsieur l'Ambassadeur de vous déclarer que, dans son opinion, il est de l'intérêt des deux pays et dans le sens des obligations de l'alliance qui les unit, que Sa Majesté Catholique refuse son adhésion actuelle à son élection, se réservant de la prouver ou de l'improuver à l'avenir ... ” (Boulay de la Meurthe - Documents sur la négociation du Concordat T I p 19). Ainsi Bonaparte dans l'ignorance de la réponse de Madrid à Thugut s'alignait exactement sur l'Espagne.

Le Cardinal Herzan ayant joué imprudemment son dernier atout se trouvait complètement désarmé, il écrivit à Thugut : “ En quel embarras ne me trouvais-je pas, une fois mis de côté ceux qui ont des attaches avec les cours étrangères, ceux que Sa Majesté veut exclure, ceux qui, pour des motifs divers, ne peuvent être pris pour candidats (on se voit réduit aux cardinaux Calcagnini, Onorati, Archetti et Chiaramonti). De là l’impossibilité pour moi de suivre mes instructions, puisque, Votre Excellence le sait fort bien, l’Empereur ne peut donner l’exclusion qu’à un seul, d’où il se fait que, l’exclusion une fois donnée à quelqu’un, le champ de l’élection est libre pour tous les autres..... Chiaramonti me fait l’impression d’être un homme de talent d’un esprit vif et en a donné des preuves réitérées dans ses rapports avec les français. Mais il est à craindre que Chiaramonti n’obtienne pas les suffrages voulus et qu’on ne s’arrête alors sur un des sujets peu agréables à Sa Majesté ”

Vers la mi-février le Conclave devait donc pratiquement repartir à zéro dans la perplexité, à la recherche de son devoir pour le bien de l’Eglise. Certains cardinaux proposèrent de présenter trois ou quatre candidats des deux partis et voir si une majorité se dégagerait ; sinon restreindre par exclusive progressive le nombre des concurrents et favoriser l’unanimité des deux camps sur n’importe quelle faction.

Les Zelanti proposèrent Valenti - Livizzani et Archetti. Les Politicanti : Albani - Calcagnini et Onorati. Herzan est très surpris que les Politicanti n’aient pas mis Chiaramonti sur leur liste mais il supposa ces derniers de le tenir en réserve pour le sortir au bon moment. Maury de son côté écrit à Louis XVIII “ les Zelanti au lieu de proposer quatre candidats comme convenu, ils ne présenteraient au concours que le Cardinal Valenti, leur véritable Pape, que lorsque nous y soumettrions aussi Chiaramonti, qu’ils supposent sans fondement être le Pape in petto du Cardinal Braschi ” (Consalvi - Memorie p 395) Mais ces listes probatoires n’arrivent pas davantage à faire sortir un papabile. Valenti à un moment donné semble le plus favorisé mais n’atteint pas le quorum. Herzan soupçonne d’avoir été dupé par Despuig qui avait fait soutenir Valenti pour détourner l’attention du Sacré Collège sur Chiaramonti et d’abandonner Valenti lorsqu’il approcherait du but !

Les scrutins se succèdent interminablement, et, successivement sont évincés Valenti, Calcagnini, Giovanetti du parti Mattei ; Onorati du parti Bellisomi. La grogne s’installe...... Il est nécessaire fin février de repartir sur des bases nouvelles, ne pas compter sur la lassitude ou sur l’usure des factions.... A un moment donné un Cardinal, probablement Dugnani propose qu’un des deux partis “ prenne le nouveau Pape dans le sein de son rival. De cette sorte, tout le monde serait content, et ceux du parti dans lequel on aurait choisit le Pape, puisque le Pontife sortirait de leurs rangs, et ceux qui n’auraient pas la gloire de fournir un chef à l’Eglise, parce qu’ils l’auraient désigné dans le parti opposé ”. Ce plan qui à première vue semblait séduisant apparut rapidement, délicat à mettre en place. Qui choisirait le candidat du groupe rival ? En outre les figures les plus marquantes avaient déjà subi une exclusive... Fallait-il en tenir compte ?

La situation devenait confuse, compliquée, indécise, dangereuse pour l’Eglise. Consalvi jugea opportun le moment d’intervenir, qu’il était nécessaire d’avoir rapidement un Pape. Il exprima à plusieurs éminences que le Saint Siège dans les circonstances douloureuses dans lesquelles il se trouvait ne devait pas choisir un chef de l’Eglise trop hardi, enclin à la lutte ou à la guerre mais il fallait choisir un Pape modéré au caractère affable, paternel, cherchant à dominer le mal. Il passa en revue les différents cardinaux. Il fit observer que Mattei “ fort estimable et recommandable, s’il avait de la douceur il la poussait jusqu'à la faiblesse ”. Il avait montré une pusillanimité coupable lors du traité de Tolentino... Bellisomi s’était montré intransigeant, trop inféodé à la Maison d’Autriche, que l’on devait réunir tous les suffrages sur un membre indépendant. L’Autriche tient à avoir un Pape sous sa coupe... Le Chancelier Thugut traite les cardinaux avec froideur et arrogance. Une dizaine d’autres cardinaux n’ayant pas été retenus par le Conclave, il fallait donc chercher une autre voie : la France était pacifiée et le Premier Consul désirait se rapprocher du Saint Siège “ c’est à vous de rechercher, de deviner les secrets de la Providence... Faites donc vite et très vite Eminences, jamais un Conclave ne fut appelé à une plus noble mission ”. Le secrétaire, très éloquent, très écouté savait ce qu’il voulait mais il ne le disait pas ; il excluait sans indiquer son choix, mais il n’était pas possible de ne pas penser au Cardinal Chiaramonti.

Mais c’était le Cardinal Chiaramonti, évêque d’Imola qui était le plus difficile à convaincre. Il fallut plus de deux semaines pour venir à bout des scrupules du bénédictin. Consalvi avait argumenté tout ce temps sans succès ; à la fin il se livra à un moment d’une impatiente brusquerie “  vous n’avez rien à répondre à cela ; je considère tous les cardinaux les uns après les autres...C’était une nécessité, j’en conviens, mais ils ont été trop longtemps exposés à la curiosité de tous pour notre ville de Rome, un grand séjour dans la capitale est d’un grand empêchement à une candidature, parce qu’il est impossible qu’on n’ait pas heurté une vanité, mortifié une prétention, servi l’ennemi d’un homme en faveur ”.

Consalvi après cet ultime entretien avec le Cardinal Chiaramonti se décida à commencer les démarches auprès du Cardinal Maury ; nous ne rapporterons pas tous les arguments employés par le secrétaire car ils furent très longuement développés... A la fin de cette discussion... combien avez-vous de voix, demanda Maury.... après m’être seulement adressé aux deux partis, 19 voix... vous en avez 25... mes 6 voix sont à vous. Quittons-nous et allons annoncer à Chiaramonti ce dont nous venons de convenir, et puis cette fois ce sera sans le courrier de Vienne ! Consalvi ajouta “ ne perdons pas de temps il y a toujours à craindre que le Cardinal Chiaramonti ne prononce malgré nous un refus public ”. Quelques instants plus tard Maury qui s’était entretenu avec sa faction lui confirma la confiance absolue qu’il avait en les cinq cardinaux..De son côté le Cardinal Antonelli,en ce moment crucial pour un choix qui paraissait définitif montra une indéniable présence d’esprit en renonçant à soutenir l’Autriche et  en acceptant de laisser les voix de sa faction vers le Cardinal Chiaramonti.Il vous faut savoir que le subtil Consalvi pour obtenir l'adhésion du cardinal Antonelli trouva un moyen pour lui “ suggérer le nom de Chiaramonti de telle façon qu'ils se figure avoir eu la première idée de cette candidature nouvelle; on exploiterait ainsi le caractère bien connu du personnage, qui s'aimait naturellement en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celle des autres >> Comme la médiation de Dugnani risquait de lui donner l’éveil, on recouru à un intermédiaire subalterne en la personne de son conclaviste qui accepta sans hésiter cette délicate fonction. Antonelli. fonça dans le panneau; le chef des zelanti s’empara de cette candidature: Chiaramonti déclara-t- il, mérite toute estime ”

Le lendemain, 14 mars 1800 on alla aux urnes comme cela se pratique deux fois par jour, une ambiance courtoise empreinte de sérénité et pieuse sagesse se dégageait de façon palpable par rapport aux votes précédents.

Lu au milieu d’un silence imposant, le scrutin est unanime ! Le Cardinal Chiaramonti est élu Pape après 104 jours de Conclave ! Entre le décès de Pie VI et l’élection de Pie VII près de sept mois s’étaient écoulés !

Ce nouveau Pape se trouve là, devant ces Eminences, embarrassé de tant d’honneurs, effrayé de tant de gloire.  Le Doyen du Sacré Collège pose les questions rituelles au nouvel élu.....s’il accepte la tiare.... ce dernier très ému, confesse son indignité, demande un instant pour prier ; il accepte  et il déclare prendre le nom de Pie VII en témoignage de reconnaissance de celui qui fùt son son bienfaiteur Pie VI …. .

Le Cérémoniaire jauge la taille du nouveau Souverain Pontif avec effroi....il va chercher les habits pour la cérémonie....ils sont bien trop grands !...il faut les ajuster dans la précipitation !

Le Cardinal Antoine Doria chef de l’Ordre des Cardinaux Diacres monte au balcon de l’abbaye et proclame “ Habemus Pontificem qui sibi nomen imposuit Pium ”...et les cloches sonnèrent à toutes volées, les canons des vaisseaux à quai se mirent à tirer des salves assourdissantes.

Venise apprit la nouvelle tant attendue dans la joie générale ; toutes les maisons, tous les palais furent illuminés a giorno, les gondoles richement ornées. En revanche les autorités autrichiennes qui administraient Venise se montrèrent froides, boudeuses, mauvaises joueuses. Les bâtiments publics ne furent pas éclairés et l’on apprit bientôt, comble de goujaterie, que la basilique San Marco où la ville pensait que le couronnement allait se dérouler avec faste, était interdite de cette solennité ! “ Le nouveau Pape témoigna au Cardinal Herzan son étonnement de tout ce qui arrivait. Celui-ci haussant les épaules répondit qu’il n’y comprenait rien, et qu’il n’avait jamais reçu d’ordres à ce sujet, et qu’il croyait ne devoir rien prendre sur lui. En cet état de choses, le Pape résolut de ne faillir à aucune coutume de cette cérémonie sacrée et il déclara qu’elle aurait lieu dans l’Eglise des moines annexée au Conclave, préférant la solenniser de n’importe quelle façon plutôt que de ne point la célébrer du tout ” (Consalvi - Memorie p 404).

La tradition veut que huit jours après l’élection du Pape on le couronne de la tiare, en grande pompe dans l’Eglise principale de la ville où a eu lieu l’élection. San Marco ayant été refusée il fallut se restreindre à l’Eglise San Giorgio. Le 21 mars Pie VII célébrait sa première messe papale, et, revêtu de ses ornements pontificaux, du haut de la loggia préparée pour la cérémonie, face au Grand Canal, reçut du Cardinal Antoine  Doria la tiare, insigne de sa dignité et de son universelle autorité."La foule était prodigieuse, écrit Consalvi, et la joie causée par cette élection vraiment universelle. Le pape sorti après le dîner et alla processionnellement avec le Sacré Collège à l'église, au milieu des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé sur l’autel selon la coutume et il reçut l’adoration publique des cardinaux et du peuple accouru."