Charles Profizi, au fil du temps...

Préparation au Concordat de 1801

 

Le Concordat de 1801 est le traité conclu entre Napoléon alors Premier Consul et le Pape  Pie VII nouvellement élu. Ce pacte  avait pour objet, en principe, de mettre fin aux désordres régnant dans le clergé français, adapter ce dernier à une situation nouvelle mais surtout éviter un schisme et réconcilier la France révolutionnaire avec L'Eglise.

Le Concordat de François 1er avait été jusqu'en 1790 la règle des relations entre le Saint-Siège et la monarchie française.

Les deux hommes avaient une réflexion différente sur le but de cet accord. Le Pape n'était pas abusé par la duplicité et les calculs personnels et politiques du Premier Consul dont l'idée affichée était, en mettant fin à la persécution religieuse d'utiliser l’Eglise comme appareil de stabilisation intérieure.

Le chef de l'Eglise connaissait les souffrances physiques et morales de son clergé, le risque réel d'une dissidence et d'un éclatement du catholicisme; il se devait de négocier et se résigner à être conciliant. La restauration religieuse en France valait quelques sacrifices temporels.  Napoléon et Pie VII avaient chacun grand avantage à conclure ce Concordat.

Il faut se replacer dans l'atmosphère de l'époque pour mesurer l'importance, la grandeur, mais aussi la difficulté de ce projet.

L'année 1800 et la décennie qui la précédait furent des plus importantes et des plus tumultueuses et douloureuses dans l’histoire de la France avec des incidences considérables sur la politique de l'Europe.

L'ensemble des mouvements révolutionnaires mit fin en France à l’ancien régime, et aux privilèges, mais il installa la Terreur qui, entre 1792 et 1794, fit des dizaines de milliers de morts dont 40.000 par exécutions capitales.  Cette décade. connut des bouleversements, des règlements de comptes et l' état de guerre presque permanent contre la première et deuxième Coalition qui regroupaient face à la France douze nations dont l'Angleterre, la Russie, l' Autriche, l' Espagne ...

Parmi la multitude des événements qui marquèrent cette période, il est nécessaire de projeter un éclairage particulier sur ceux ayant des liens avec l'Eglise.

La Constitution Civile du clergé contraignant les prêtres au choix tragique entre soumission ou clandestinité, sans oublier le risque de la guillotine et de la déportation, dont furent victimes environs 40 000 prêtres envoyés dans l'île de Ré, d'Oléron ou en Guyane.

La fermeture des églises; les maximes et les lois tendant à détruire tout sentiment de religion ...

L'invasion des Etats Pontificaux.

Le traité de Tolentino en février 1797 imposant l’abandon d'Avignon, du Comtat Venaissin et la cession des trois légations papales (Ravenne, Ferrare, Bologne) à la République Cispadane

L’entrée des troupes françaises à Rome le 15 février 1798 suivie de l'enlèvement et l’exil pendant dix-huit mois du Pape Pie VI à Valence où il décéda le 19 août 1799

Au début de 1800 Napoléon est, certes, un homme fort, puissant; ses campagnes d'Italie conduites avec génie ont attiré sur lui les regards de la France et de toute l'Europe.

Le 24 décembre 1799 il est plébiscité Premier Consul. Malgré tous ses succès et la gloire, sa position n'est cependant pas totalement assurée.

Lorsque Bonaparte part en Italie affronter les armées autrichiennes c'est la première campagne qu'il va commander en tant que chef d'état. L'opinion aspire à la stabilité politique et a confiance en lui, mais les jalousies, les intrigues se font jour, les attentats contre sa personne se multiplient, son désir de négocier avec le Saint-Siège ne peut donc pas encore s'afficher; force est de surseoir; il faut d'abord attendre l'élection du nouveau pape, essayer d'apaiser le courroux du conclave toujours sous le coup de l'enlèvement suivi de l'exil de Pie VI   et des excès de la Révolution Française..

En1800 Bonaparte est avant tout soucieux de réduire l'Autriche, dernier adversaire continental de la deuxième Coalition contre la France. Il est décidé à l'attaquer et à la vaincre.

Pour créer la surprise, il conçoit une manœuvre audacieuse à l'instar d'Hannibal, et, dans des conditions difficiles, il fait passer ses troupes par le col du Grand-Saint-Bernard.

Le soir du 14 juin c'est la victoire gagnée de justesse, mais définitive, de Marengo et la reddition de l'armée autrichienne ...    

Après cette victoire Napoléon Premier Consul, devient alors tout puissant, il est à son apogée ; la France et toute l’Europe ont les yeux tournés vers lui .Il a imposé ses vues à l’ennemi, mais plus encore au Directoire  où naissent  les ambitions personnelles, les intrigues où se groupent les opposants de droite ou de gauche. Le  temps est venu non seulement d'organiser ses conquêtes mais encore de préparer une grande politique morale sociale et religieuse. Décidé à récupérer le pouvoir tenu en des mains qu il juge incapables ; il n’entend plus rendre de comptes ; il veut établir sa politique, en particulier une nouvelle politique en matière  religieuse, condition essentielle du retour à la paix intérieure.Jusqu'à présent il a dû ruser pour éviter les conseils des anticléricaux, des thermidoriens et d’une partie de l’armée ; éluder  les ordres du Directoire acharné à détruire l'Eglise. Il ne veut plus compter avec une opposition idéologique puissante ; il veut rallier, il veut séduire, il veut réduire : "Il faut  toujours consolider une victoire. Ma politique est de gouverner les hommes comme le plus grand nombre désire l'être ...La religion est nécessaire pour le peuple" Napoléon veut briser avec la Révolution, il veut inaugurer une politique de conciliation, d’abord avec la Vendée toujours en lutte contre la République, ensuite avec le pape . C’est avec cet état d’esprit qu’il entend  négocier personnellement un concordat, qui sera le premier depuis trois siècles entre la France et le Saint Siège.

En grand secret, en quittant Paris pour rejoindre son commandement de l’Armée des Alpes, Bonaparte avait déjà arrêté un plan en accord avec Talleyrand pour que des contacts fussent pris avec Labrador , ambassadeur d’Espagne auprès du Saint Siège. Il s’agissait d’établir des ouvertures auprès de Pie VII lorsque  la défaite des Autrichiens serait consommée.

Le Directoire avait fait de Milan un centre de propagande d’où se propageaient les idées de liberté et l'anticléricanisme. C'est dans cette ville que Bonaparte dès son arrivée, et même avant la défaite escomptée des autrichiens affirme qu'il entend rompre avec les consignes du  Directoire et prouver qu'il apportait à l'Italie un aspect réparateur. Le 5 juin 1800 il prononçait une allocution au clergé de Milan réuni par lui dont voici des extraits:

"J'ai désiré vous voir tous rassemblés, ici, afin d'avoir la satisfaction de vous faire connaître par moi-même les sentiments qui m'animent au sujet de la religion catholique apostolique et romaine. Persuadé que cette religion est la seule qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien ordonnée et affermir les bases d'un gouvernement, je vous assure que je m'appliquerai à la protéger et à la défendre dans tous les temps et par tous les moyens. Je vous regarde comme mes plus chers amis …..Mon intention est que la religion catholique apostolique et romaine soit conservée dans son entier, qu'elle soit publiquement exercée, qu'elle jouisse de cet exercice public avec une liberté aussi pleine, aussi étendue, aussi inviolable qu'à l'époque où j'entrai pour la première fois dans ces heureuses  contrées.
Quand je pourrai m'aboucher avec le nouveau pape , j'espère que j'aurai le bonheur de lever tous les obstacles qui pourraient s'opposer encore à l'entière réconciliation de la France avec le chef de l'église…J'approuverai qu'on fasse part au public, par la voie de l'impression, des sentiments qui m'animent; afin que mes dispositions soient  connues non seulement de l'Italie et en France, mais encore de toute l'Europe.".

L'effet produit de ces paroles sur l'auditoire fut considérable, elles  firent l'objet d'un texte connu de toute l'Europe, et dont la police française essaya vainement d'en arrêter la propagation.  

Maintenant, les autrichiens vaincus, Bonaparte est pressé d'aboutir et pour mieux aboutir il préfère se charger lui- même des pourparlers ; il entend négocier personnellement un Concordat qui sera le premier depuis trois siècles entre la France et le Saint Siège. Il sait au plus profond de lui-même que les mesures déjà prises sous son autorité en faveur du clergé, de la religion, de la justice, et celles qu'il envisage de prendre facilement,  accéléreront sa tâche.

Ce 5 juin à Milan,  il parcourt les rues au milieu de l'enthousiasme, il assiste à un Te Deum  au Dôme ; s'adressant à un prêtre italien il lui confie son intention de s’entendre avec le nouveau pape et lui dit " le nulle société ne peut exister sans morale ; il n'y a pas de bonne morale sans religion,  il n'y a donc que la religion qui donne à l'état  un appui  ferme et durable. Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole ; un vaisseau dans cet état ne peut ni s'assurer de sa route, ni espérer d'entrer dans port" Avec une entente avec le Saint-Siège il savait en son for intérieur obtenir un asservissement de son autorité et en outre enlever aux royalistes une partie de leur soutien populaire et religieux.

Avant Marengo, pendant le déroulement du conclave réuni à Venise pour l’élection du successeur de Pie VI, dans un geste stupéfiant des plus spectaculaires, par un décret du 3 janvier 1800  il fait rendre des honneurs solennels à la dépouille mortelle de Pie VI décédé en exil à Valence ! La municipalité « devait suivre en grand uniforme, crêpe au bras, le char de forme antique, attelé de huit chevaux caparaçonnés, qui portait le cercueil couvert d’un poêle noir, de draps d’or, avec des pents (sic) en drap violet, garnis aux quatre extrémités de glands d’or tenus par les quatre présidents des autorités administratives et judiciaires. » L’artillerie ponctuait de salves de canon la marche grave et silencieuse de l’Infanterie et de la Garde Nationale, armes renversées !.

A Verceil, dix jours après Marengo et trois mois après l'élection de Pie VII il confirme au cardinal Martiniana évêque de cette ville son désir de régler les affaires françaises avec le Saint Père, de bien vivre avec lui, et même traiter avec lui pour le rétablissement de la religion en France. Le cardinal frappé par l'autorité des paroles, impressionné par  la précision des arguments du Premier Consul  lui répond le même jour qu'il accepte la mission qu'on lui a confiée de rapporter au Pape ses si bonnes dispositions. Le 18 juin, il écrit: "aujourd’hui, malgré ce qu'en pourraient  dire nos athées à Paris , je vais en grande cérémonie au Te Deum que l'on chante à la Métropole de Milan pour le triomphe de nos armes…ce respect  pour l'autel sera une époque mémorable  pour le peuple d'Italie "

Le 26 juin, le cardinal Martiniana  porte à la connaissance du Pape l'entretien qu'il a eu avec le Premier Consul. Pie VII éprouvait malgré tout une certaine méfiance à l’égard du Premier Consul, mais conscient de la nécessité politique de se rapprocher du vainqueur, soucieux de préserver, voire sauver l’Eglise, en particulier celle de France des dangers d’un schisme, il se veut conciliant vis-à-vis de la politique  du Premier Consul et répond au cardinal qu'il : « ne pouvait pas recevoir de nouvelles plus agréables relativement aux bonnes dispositions du Premier Consul ... Vous pouvez dire au Premier Consul que nous nous prêterons volontiers à une négociation dont le but est si respectable, si convenable à notre ministère apostolique, si conforme à notre cœur »

Le Saint Père eut pu faire partir sa missive aussitôt, mais Mgr Consalvi fit observer qu'il n'était pas encore rentré dans sa capitale et qu'il était donc préférable que sa lettre fût datée de Rome. La lettre du Saint Père partait datée du 10 juillet 1800 de Rome.

Pour donner plus d'influence à son intermédiaire le pape Pie VII accordera la pourpre cardinalice  à Consalvi le 18 Août.

Plus que jamais Bonaparte était déterminé pour des considérations politiques à renouer les liens avec l’église; il déclarait une fois de plus le16 Août au Cardinal d'Etat Consalvi, « ma politique est de gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut l'être ».On relève dans un procès verbal du Conseil d’Etat cette citation : « Je ne vois pas dans la religion le Mystère de l’Incarnation mais le mystère de l’Ordre Social….les prêtres valent mieux que tous les Cagliostro,les Kant et tous les rêveurs d’Allemagne » C’est dans cet état d’esprit que Napoléon Premier Consul engage les pourparlers  avec le nouveau pape….Le cardinal Martiniana était chargé de poursuivre les tractations à Verceuil.

Cependant Talleyrand faisait écrire :

(Extrait de la lettre de Talleyrand à Cacault du 8 avril 1801 annonçant  le remplacement de Martiniana par Spina)

Citoyen

« Les circonstances actuelles relativement aux liens politiques et religieux qui unissent la France et la cour de Rome ont paru exiger du gouvernement qu'il donna à la légation de la république à Rome, le même appareil qu'elle avait avant la révolution, et en conséquence le premier consul a déterminé qu'elle serait remplie par un cardinal français.

Le cardinal Fesch, archevêque de Lyon a été nommé à vous remplacer ; il doit partir avant le premier floréal,  et arriver à Rome avant le 20. En faisant part de cette nomination à la Cour de Rome, vous lui ferez observer, qu'un tel choix, par les rapports qui unissent monsieur l'archevêque de Lyon au chef du gouvernement français, et par son mérite personnel, est un témoignage particulier de la considération que le premier consul a pour Sa Sainteté et qu'il était charmé par cette espèce de profession publique de ses égards pour le Saint-Siège, d'accomplir le grand et mémorable ouvrage de la réunion de la France à la métropole de la catholicité... »

Le 4 septembre Bonaparte fit écrire par Talleyrand une brève missive au Cardinal Martiniana, pour lui dire sa satisfaction de leurs contacts et du bonheur des sentiments de concorde et d'indulgence du Pape…et sans préambule faisait envoyer des passeports à Mgr Spina pour se rendre à Paris, nouveau lieu des négociations !! Le Cardinal Martiniana se trouvait ainsi dépouillé du rôle que Bonaparte et Pie VII lui avaient primitivement attribué.

C'est avec une certaine appréhension que Pie VII laisse partir son délégué, mais, par prudence il limite ses pouvoirs en lui interdisant de conclure et de signer. Mgr Spina arrive à Paris le 5 novembre 1800, accompagné de son secrétaire Caseli, théologien.

Un bref papal du 13 septembre 1800  avait déjà annoncé à tous les évêques français l'espérance d'un Concordat, et monseigneur Spina archevêque de Corinthe fut accrédité à Paris, c'est lui qui avait accompagné Pie VI en exil en France et lui avait fermé les yeux à Valence.

A son arrivée, Spina avait en face de lui Talleyrand qui exigea un secret total dans la négociation: " les philosophes et le clergé pourraient voir avec jalousie des pourparlers ou leurs voix seraient exclues ". Il apprit au cardinal que l'abbé Bernier était désigné pour traiter avec lui. Bernier était curé d’Angers en attente de l’archevêché de Paris .Théologien, homme d'action, intelligent et rusé il avait joué un rôle important par sa diplomatie dans la pacification de la Vendée.

Spina recevra plus tard le renfort du subtil Consalvi.

Il faut rappeler que Talleyrand avait en ce moment la confiance de Bonaparte depuis le coup d'état du 18 Brumaire, qu'il avait été évêque d'Autun qu'il avait joué un rôle décisif dans la nationalisation des biens du clergé et dans l'établissement de la Constitution Civile du Clergé.

La première lettre de Spina parvint le 10 juin 1801 au Saint Siège ; elle est datée du 2 décembre 1800 .Compte tenu de la numérotation des lettres , Consalvi se rend compte que certaines lettres ne sont pas parvenues et soupçonne que le courrier passe par le "cabinet noir"

Au mois de mars 1801  Bonaparte refusait d'envoyer à Rome l’ancien conventionnel régicide monsieur Alquier  en qualité de ministre plénipotentiaire pour y rencontrer monseigneur Consalvi car mal perçu par les autorités ecclésiastiques. Il préféra envoyer,  mais sans lettre de créance ,  monsieur Cacault qui  avait été  secrétaire d'ambassade à Florence  sous monsieur de Talleyrand, et où il avait laissé le souvenir d'un homme franc, loyal, désintéressé et avait des relations courtoises avec la famille Murat. Le général Murat estimait et aimait Mr Cacault, qui hors les affaires savait être un cicérone italien fin et spirituel; Madame Murat aimait la conversation du ministre.

Mr Cacault avait 60 ans, il désirait le repos et il lui en coûtait de quitter la France, mais le Premier Consul triompha de sa résistance et ajoutait lors de son départ "Vous savez qu'au mois d’octobre1896, je vous l'écrivais, combien j'ambitionnais plus d'être le sauveur du Saint-Siège que son destructeur, et que nous avions tous les deux à cet égard, vous et moi, des principes conformes ... Et traitez le pape comme s'il avait deux milles hommes". Monsieur Cacault arriva à Rome le 8 avril, s’entretint avec Consalvi le lendemain, et fut admis auprès du Pape le jour suivant.

En même temps Bonaparte veut montrer sa volonté d’apaisement par opposition aux excès révolutionnaires et donne l’ordre à Murat de ménager les anciens états pontificaux et d’exiger seulement la fermeture des ports aux Anglais. Napoléon veut montrer à l’Europe qu’il est le défenseur de l’ordre et de la justice. Le 29 octobre 1800, sur son ordre, 52000 noms sont rayés de la liste des émigrés .Nombre  d’écclésiastiques et de nobles rentrent et les biens non encore aliénés leurs sont rendus ; les proscrits sont invités à revenir (Carnot, Barhelemy, Barère.)

Talleyrand, surnommé « Autun » par la Curie romaine ne répondit que près de deux mois plus tard et très cavalièrement à la missive du Saint Siège du 10 juillet en adressant à Spina un passeport pour Paris oû se poursuivaient les négociations.

Les premiers entretiens se passent bien, et les préliminaires se font sans grande tension, sans trop d'opposition de fond. La restitution des Légations Papales, ces terres de la Papauté que la France occupait est intentionnellement passée sous silence de part et d’autre afin d’éviter des causes de friction. Spina espérait faire revenir Bonaparte à de meilleures intentions dans les années à venir.

Le premier projet fut assez  rapidement développé et semblait même acceptable par Bonaparte qui l'avait étudié et commenté avec les deux consuls et son frère Joseph, mais Talleyrand ne le trouva pas à sa convenance et en substitua un autre que Consalvi   réfuta. Bernier présente un troisième plan plus avantageux pour le Saint Siège, mais l'attentat du 24 décembre 1800 par la machine infernale de la rue Saint Nicaise qui explosait sur le passage de la voiture du Premier Consul sans l'atteindre mais faisait 26 morts vient compliquer les discussions. Immédiatement, jacobins et royalistes sont très fortement soupçonnés de cet attentat. Bonaparte,  furieux,  demande à Bernier un quatrième projet et exige que Mgr Spina le signe  sans délai. Spina objecte qu'il n'est pas habilité à conclure et  à signer. Le Premier Consul dicte alors,  sans l'aide des intervenants habituels une cinquième  résolution à adresser d’urgence à Rome et délègue son représentant officiel Cacault pour aller  accueillir la signature du Pape. C'est le premier texte qui a été officiellement présenté au Pape. L'acceptation devra se faire dans les cinq jours et sans amendement sinon Cacault  quittera Rome où entreront les troupes de Murat!

Ces dispositions ordonnées péremptoirement jettent un grand trouble dans le Saint-Siège pour qui ce projet n'est pas acceptable.

Très habilement Cacault sut éviter le pire tout en se conformant aux ordres de  quitter Rome en cas d’échec ou d’arguties dilatoires. Avec subtilité et diplomatie,  avec l'assentiment du pape,  il invite Mgr Consalvi à rejoindre Paris en sa compagnie dans son carrosse personnel.

Arrivé à Paris la situation semble s'apaiser, le secrétaire d'état Consalvi est convié aux  Tuileries et doit"venir en cardinal le plus qu'il lui serait possible " Le cardinal savait que d'après l'étiquette pontificale, ce costume ne devait être porté que devant le pape, mais que des membres du Sacré Collège avaient enfreint l'étiquette en se présentant ainsi à la cour de souverains. Il résolut de ne se présenter qu'en habit noir, avec cependant, les bas, la barrette, le collet, rouges. C'était aux Tuileries, jour de parade, qui se déroulait deux fois par mois. Il arrivait dans un roulement de tambour assourdissant, dans le Grand Salon rempli de monde, où y assistaient les trois consuls, les ministres et les représentants des Assemblées.

Le Premier Consul qui avait déjà pris connaissance du texte écrit à Rome s’avança au-devant du cardinal " Je vénère le Pape, et je désire m’arranger avec lui, mais je ne puis admettre les changements que vous avez imaginés à Rome…on vous présentera un autre projet qu’il faudra signer dans les cinq jours ".Consalvi avance qu’il doit en référer au Pape. Cela ne se peut pas rétorque brusquement Bonaparte qui demande à son frère Joseph et à Bernier de proposer un sixième  projet à Spina.

Ce nouveau texte est examiné par Consalvi. Le délégué du pape, sans le récuser formellement, présente aussitôt un contre -projet. Ce contre-projet ne convient pas au Premier Consul  qui le déclare inacceptable et veut revenir au sixième. Pendant trois jours Bernier, Spina, Consalvi et leurs adjoints arrivent péniblement mais avec une grande bonne volonté de part et d'autre à se mettre d'accord sur un texte  et  le jour est fixé pour les échanges de signatures

Le 13 au soir les plénipotentiaires s'étaient réunis chez Joseph Rue du Faubourg Saint Honoré, et croyaient signer tout de suite, " nous en finirons pour un quart d'heure" déclare Bernier. Consalvi qui avait déjà son porte-plume à la main,  jetant un regard sur le texte, s'aperçoit que celui-ci affiche des différences avec celui initialement accepté !! La manoeuvre est absolument déloyale, indigne.

Talleyrand avait sournoisement inséré une clause favorable au mariage des prêtres; il faut dire qu’il pensait se marier. Le cardinal proteste avec vigueur; refuse de signer; on repart en discussion.

Après une journée tendue et une nuit d’âpres marchandages, sans dormir, sans manger, en faisant seulement le matin un court déjeuner, un huitième projet prend forme. Ils avaient mis beaucoup de bonne volonté en particulier Joseph…ils étaient sur le point de signer, mais les Français se ravisèrent et dirent qu'après réflexion ils n'osaient pas prendre sur eux la décision finale sans en réferer au Premier Consul. Ils se rendirent donc aux Tuileries avec le nouveau texte.

C'est le14 juillet, c'est la fête de la Concorde, le Premier Consul est dans son bureau de la Malmaison où, à cause d'un froid inhabituel, il fait faire un feu de cheminée. Il prépare sa proclamation pour cette  fête de la Concorde qu’il préside.

Son frère Joseph entre et lui présente le nouveau projet. Impatient, il le parcourt et furieux le déchire en menus morceaux et le jette dans la cheminée. Il reproche vivement  à son frère d'avoir accordé tant de concessions. "Je veux mon texte ou c'est fini ! Dis leur que s'ils ne veulent pas signer ils s'en aillent tout de suite !"

Les plénipotentiaires reviennent piteusement à l'hôtel de Joseph rue du Faubourg Saint Honoré où les attendaient anxieusement les prélats italiens. On peut s'imaginer la tristesse en apprenant le douloureux résultat. Une nouvelle entrevue fut convenue pour le lendemain. A cet instant Consalvi éprouvait une grande appréhension à l'idée d'affronter le Premier Consul le soir même aux Tuileries, où il était invité avec Spina au dîner de 250 couverts.

Le soir au dîner des Tuileries, Bonaparte l’aborde " Monsieur le Cardinal, vous avez voulu rompre ! Soit! Je n'ai pas besoin du pape. Henry VIII qui n'avait pas le vingtième de ma puissance a su changer la religion de son pays. En changeant la religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe! ... Vous pouvez partir! ...c'est ce qui vous reste de mieux à faire… Vous avez voulu rompre ...soit…puisque vous l'avez voulu "

C'est la consternation,… sauf pour Bonaparte ...il comprend qu'il domine la situation…. On l'entoure ... Pourquoi ne pas offrir une dernière chance ?. Il veut ce Concordat. Capable d'adapter à son sens du possible et de l'impossible des improvisations, il s'adresse alors à Joseph et Consalvi " afin de vous prouver que ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain, les commissaires se réunissent pour la dernière fois. Ils voient s’il y a possibilité d'arranger les choses, mais, si on se sépare sans conclure, la rupture est regardée comme définitive et le Cardinal pourra s'en aller"

Cette journée du 15 juillet est fiévreuse. Tout le monde s’évertue à trouver une issue favorable à cette négociation longue, tendue, laborieuse.

Il y eut peu de contestation sur la nomination des évêques; sur les nouveaux diocèses; sur les prières officielles pour les consuls ; sur les serments de fidélité au Gouvernement plutôt qu'à la Constitution; en revanche, sur d'autres points les discussions sont vives: chaque terme est longuement analysé, décortiqué. Par exemple, pour les évêques de l'ancien régime on n’utilisera pas " déposition " mais " démission ". Bonaparte aurait voulu mettre tous les évêques - les conventionnels tous dépossédés et les légitimes - sur le même pied, " ni vainqueur, ni  vaincu " On s’en tiendra rarement à des termes ambigus et Rome s'arrangera. Au sujet des biens de l'Eglise Pie VII reconnaît de facto mais pas de jure la vente des biens de L’Eglise, mais il s'engage à ne  pas les réclamer aux acquéreurs.

La place de la religion, qui figurait dans le premier article, fut la question la plus débattue. Les théologiens exigeaient que la religion catholique fût reconnue  " religion d'état". Bernier avait placé  cette clause discrètement dans un membre de phrase. Spina l’exigeait en tête du Concordat, proposait sans succès " religion dominante " ou "religion de gouvernement ".Talleyrand, lui aussi théologien employait les termes " religion de la majorité des Français " L'entente se fit sur la formule : "Le Gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français"

Le problème de la place du culte et de la laïcité fut très âprement discuté.. La formule «  le culte sera public, en se conformant aux règlements de police qui seraient exigés  par la tranquillité publique »  fut finalement adoptée.

Les dernières heures des négociations connurent une agréable diversion .Joseph écrit dans ses mémoires :"Le Concordat fut signé à deux heures du matin dans l'hôtel que j'habitais rue du Faubourg Saint Honoré. A la même  heure je devenais père d'un troisième enfant dont la naissance fut saluée par les plénipotentiaires des deux grandes puissances et par la prospérité prédite par les envoyés des vicaires du Christ." (Mémoires du Roi Joseph)

Le texte définitif fut écrit en français puis converti en latin par le père Caseli avec les néologismes obligés..

A deux heures du matin dans la nuit du 15 au 16 juillet après l’échange des pleins pouvoirs respectifs, le Concordat trouvé en bonne et due forme est signé.

Les plénipotentiaires étaient :

  • Pour Sa Sainteté :
    • le cardinal Hercule Consalvi.
    • le Secrétaire d’Etat Joseph Spina.
    • le père Caseli , théologien.
  • Pour le Premier Consul :
    • Joseph Bonaparte, Conseiller d’Etat.
    • Cretet, Conseiller d’Etat.
    • Bernier, théologien, curé de Saint Laud d’Angers.

 

Napoléon éprouve,  en ce jour,  un grand bonheur.

Le Concordat est un élément crucial, qui marque le couronnement de sa politique de pacification, il contribue à accroître sa popularité, son prestige, son autorité.

Pour le Premier Consul, le résultat  est atteint, il a rompu l'alliance de l'Eglise et de la Monarchie. La paix religieuse est presque retrouvée ; les acquéreurs des biens nationaux sont rassurés sur l'avenir de leurs propriétés.

Imposé par le Premier Consul à un monde  politique anticléricale et par le Pape, pontife ouvert, éclairé et réaliste,  à une Curie en partie hostile, le Concordat est une grande page dans l'histoire de l'Eglise.

La suppression de la Constitution Civile du Clergé, l'éloignement d'un schisme possible, la reconnaissance de l'autorité spirituelle et morale du successeur de Saint Pierre, telles étaient les dispositions importantes porteuses d'espoir pour l'Eglise, malgré les douloureuses concessions acceptées.

La grande majorité des Français applaudit à  la signature du Concordat.  L'hostilité,  néanmoins , restait vive dans les Assemblées et dans l'Armée opposées à la " prêtraille "; elle se manifestera en 1802 par quatre conspirations dans lesquelles furent impliqués Masséna,  Bernadotte, Augereau.